Style conversationnel français ou pragmatique (historique) de la clarté

Marianne Kilani-Schoch


Introduction

Cet article reformule la notion ancienne de conversation (à la) française en termes de style conversationnel ou profil communicatif (Kerbrat-Orecchioni 1994, 2005a, Traverso 2001), et l’examine selon des perspectives complémentaires : une perspective contrastive, une perspective interculturelle (à travers des données fournies par des allophones) (Kerbrat-Orecchioni 2005a) et une perspective pragmatique historique (Jucker 1995, 2006, Held 2005).
Le style conversationnel français prototypique sera comparé avec une variante francophone : le style conversationnel vaudois.

1. Style conversationnel et différence diatopique

Rappelons d’abord que la Suisse romande n’existe ni culturellement, ni politiquement. Elle n’a qu’une existence linguistique, par contraste avec les régions germanophones, italophones et romanches du pays. On y parle des variétés régionales du français standard qui ne s’en distinguent pas plus que les français des régions de l’Hexagone, c’est-à-dire seulement par quelques aspects phonologiques et lexicaux, contrairement au stéréotype de la « langue suisse » rencontré parfois dans les medias français.
Si l’histoire linguistique de la Suisse romande ne se distingue pas de l’histoire linguistique de la France (Knecht 1982), les styles conversationnels diffèrent. Tout intellectuel suisse romand, et en particulier vaudois, a fait l’expérience douloureuse de l’écart stylistique lors d’interactions avec des Parisiens [1] ou avec des Français en général et a éprouvé une fois le sentiment de la tension pour être « a tempo » ou pour trouver la bonne réplique. Le malaise est décrit par Ramuz dans son texte autobiographique de 1938 Paris, Notes d’un Vaudois.

2. Style conversationnel

On peut définir le style conversationnel comme un ensemble de préférences collectives sur les manières de communiquer (Tannen 1984 : 8, 2000, Kerbrat-Orecchioni 1994, 2005b).
Les indicateurs stylistiques apparaissent à tous les niveaux du fonctionnement discursif (Kerbrat-Orecchioni 1994 : 15). Parmi les aspects linguistiques des manières de parler, Tannen (2000) souligne un certain nombre de traits paraverbaux, comme le rythme, le tempo du discours (pacing), l’importance et le nombre des pauses, l’intensité de la voix, la prosodie en général, tandis que beaucoup d’attention a aussi été portée aux structures discursives (House 2005 : 20-21), par exemple à l’(in)direction (indirectness) ainsi qu’aux différentes marques de l’engagement interpersonnel (relationèmes, taxèmes, etc. (Kerbrat-Orecchioni 1992, 2005). La fonction de la parole, plutôt sociale ou plutôt idéationnelle/référentielle (Halliday cité par House 2005) est également souvent considérée (Byrnes 1986 : 200-201, Carroll 1987).

3. Problèmes de la comparaison des styles conversationnels

3.1. Les problèmes que pose l’approche comparative ou pragmatique contrastive ont été bien mis en évidence par plusieurs chercheurs (par exemple Kerbrat-Orecchioni 2001, 2005a, Béal 2000, Traverso 2000, Peeters 2002). La question récurrente est celle des aspects du style conversationnel les plus sensibles à la variation culturelle (Tannen 1984, Kerbrat-Orecchioni 2005a) ainsi que celle des critères pour les identifier.
3.2. Dans cette contribution je propose, comme approche du problème, d’une part d’adopter une démarche partiellement inductive qui se fonde sur des comparaisons existantes et d’autre part de suivre une perspective comparative bilatérale et multidimensionnelle, où chaque terme est à la fois comparé et comparant. La perspective comparative bilatérale définit le domaine de pertinence, c’est-à-dire les traits retenus [2]. Je n’ai donc recherché que des indices ou variables culturels pertinents du point de vue de la relation de comparaison entre le style conversationnel français et le style conversationnel vaudois. Pour ce faire j’ai considéré les représentations de la conversation et du style conversationnel disponibles dans différents genres de textes, français et suisse romands, à partir du XVIIe siècle environ, et plus particulièrement dans ceux de Germaine de Staël De l’Allemagne (1813) et Du talent d’être aimable en conversation (1807) [3], et, pour le style vaudois, de Ch.-F. Ramuz Paris, Notes d’un Vaudois (1938). Je tenterai une analyse pragmatique des propos sur la conversation française tels qu’ils apparaissent dans ces textes. J’aimerais montrer que par-delà le discours évaluatif, ceux-ci fournissent des indications sur le mode conversationnel et construisent une pragmatique de la conversation, pour autant qu’on les interprète dans leur contexte culturel et historique.

4. Lexique et pragmatique

Les noms et adjectifs les plus fréquents dans les textes de Madame de Staël pour qualifier la conversation sont légèreté, transparence, grâce, rapidité ou vivacité, piquant, plaisir, naturel, ainsi que clarté et netteté. Leur domaine de référence alterne indistinctement entre conversation, langue comme système, et peuple comme entité nationale (« les Allemands »). Pour l’essentiel, ce lexique se retrouve dans les traités de politesse ou dans les manuels de conversation du XVIIe déjà, et même avant dans la littérature italienne et française sur la civilité. Il définit l’esprit de conversation.
4.1. Dans De l’Allemagne Madame de Staël oppose la légèreté française à :
« ce qui est fort et prononcé » (p.94), « l’obscurité » (p.111), « la lourdeur » (p.113), « l’insistance », « la répétition » (p.102), toutes caractéristiques qu’elle attribue à la conversation allemande.
La légèreté chez de Staël désigne un mode interactionnel plus qu’elle ne qualifie des contenus. Elle semble avant tout relever des formes (de Staël 1813 : 103) : « les manières sont plus importantes que les idées » (1813 : 106, 102). La légèreté porte donc sur la gestion de l’interaction.
La légèreté est d’abord orientée vers le locuteur. Utilisée par de Staël avec une valeur axiologique positive, elle désigne un mode conversationnel détaché : « la puissance aristocratique est de ne pas mettre trop d’intérêt aux personnes et aux choses » (de Staël 1813 : 106). La légèreté n’a donc rien d’une attitude frivole, ou seulement une frivolité « calculée » (de Staël 1813 : 94, 95), c’est-à-dire un comportement très maîtrisé. Son antonyme est le sérieux (p. 102) et la profondeur (p. 95, 108), qui caractérisent la conversation allemande.
Stendhal (1830 : 287) met en scène cette opposition : « Madame de la Mole le [Julien Sorel] trouva grandi et pâli…. Il n’en était pas ainsi dans sa conversation : on y remarquait encore trop de sérieux, trop de positif (…), on sentait qu’il regardait encore trop de choses comme importantes. »
Ces deux traits, « le sérieux » et « la profondeur de vue », engagent le temps de la conversation et avec lui le rythme ou tempo (voir 4.3). De Stäel exprime le lien indissociable entre sérieux, profondeur, lourdeur d’une part et lenteur (p.108) d’autre part, tous traits aux antipodes de l’esthétique française de la légèreté et rapidité.
Au XVIIe siècle d’ailleurs on avait introduit en France une distinction entre la conversation sérieuse et la conversation enjouée (Strosetzki 1984 : 22). Pour Mademoiselle de Scudéry, seule la seconde mérite le nom de conversation.
On lit cette opposition encore chez Stendhal (1830) : « Julien est trop sérieux pour avoir de l’esprit », ou chez une écrivaine contemporaine comme Annie Ernaux [4] (2006 : 66) qui reprend le lien entre l’ironie et la conversation spirituelle.
La valeur de la légèreté a son origine dans le modèle culturel, aristocratique (Strosetzki 1984 : 126, Picard 1998 : 102) de l’« honnête homme » (Strosetzki 1984, Picard 1998, Craveri 2002). A l’image de l’honnête homme, la conversation doit être oisive, jamais laborieuse. Elle ne doit pas non plus faire étalage de la culture. L’honnête homme s’oppose ici au savant, à l’érudit, au pédant (Strosetzki 1984 : 120).
Comme le savoir est écarté du plaisir conversationnel, le mode conversationnel féminin est, depuis le XVIIe, considéré comme exemplaire. Les femmes connaissent les bonnes manières, l’art de séduire, celui de varier en conversation parce qu’ « elles ont ordinairement plus de délicatesse que de savoir » (Strosetzki 1984 : 144). La légèreté réfère donc aussi à l’alternance et à la diversité des thèmes conversationnels.
4.2. Clarté
En bonne continuatrice de Rivarol, de Staël (1813 : 111) fonde sa comparaison du français et de l’allemand sur la clarté française vue comme une qualité de la langue : « Aucune langue n’est plus claire et plus rapide, n’indique plus légèrement et n’explique nettement ce qu’on veut dire. L’allemand se prête beaucoup moins à la précision et à la rapidité de la conversation » [5]. On remarquera ici la coordination du qualificatif (clair) portant sur la langue et des qualificatifs portant sur l’usage de la langue (rapidité, légèreté).
L’intelligibilité est la valeur indexée, comme elle l’était déjà avec la tradition. On sait, par exemple, que Descartes en 1637 écrit le Discours de la Méthode en français pour être lu, c’est-à-dire compris, des femmes (Craveri 2002 : 35). De Stäel déplore (p. 110) le manque de clarté dans les textes allemands. Cette observation correspond à une différence culturelle bien reconnue aujourd’hui : dans le style académique allemand le poids de l’interprétation textuelle repose sur le lecteur/interlocuteur, alors qu’en anglais et en français elle repose sur le scripteur/locuteur-énonciateur (Byrnes 1986 : 200, Clyne 1987/1998).
4.2.1. Pour ce qui est de la conversation, les apologues de la langue établissent fréquemment un lien entre les deux mythes de la clarté et de la conversation. Une médiation discursive entre les deux notions se trouve probablement dans la notion de légèreté. En effet dans les textes de Germaine de Staël considérés ici, la légèreté apparaît plus fréquemment que la notion de clarté pour qualifier la conversation française. En outre, dans le domaine de la musique, aujourd’hui encore, clarté et légèreté sont souvent associées lorsqu’il s’agit de caractériser le son français (notamment le son de la flûte ou de la clarinette française, et aussi, par métonymie l’œuvre de compositeurs tels Rameau, Debussy, etc.). Entre clarté et légèreté il y a donc une relation synesthésique du visuel à l’auditif, la valeur de clarté étant alors entendue comme un antonyme de ‘foncé, sombre’ plutôt que comme un antonyme d’‘obscur’. On peut d’ailleurs trouver une base linguistique à la valeur auditive de la clarté : la prédominance des voyelles palatales en français (type et token), ainsi que celle des consonnes antérieures, peut constituer la substance phonétique de la clarté et de la légèreté au sens où je viens de les évoquer (cf. Swiggers 1990:129).
La même synesthésie explique la métaphore musicale qui apparaît souvent dans les textes pour qualifier la parole et la conversation françaises, chez Malherbe déjà ; pour Mme de Stäel (1813 : 101) « la parole (…) est un instrument dont on aime à jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres » ; on trouve la même métaphore chez Barbey d’Aurevilly (Fumaroli 1992 : 207) et elle est magnifiée par Fumaroli (1992 : 119, 151).
4.2.2. Clarté et Grice. La clarté est citée par Grice dans ses maximes de manière/modalité : soyez clair, évitez d’être obscur, ambigu ; soyez bref, ordonné. L’idéal de la conversation française rejoint ainsi un idéal pragmatique.
La brièveté sera traitée en 4.3. Dans cette section je considérerai la première modalité : la clarté comme l’inverse de l’obscurité, c’est-à-dire de l’opacité pragmatique, au sens du degré d’implicite d’un énoncé.
L’intelligibilité est bien une exigence de la conversation française selon de Staël (1813 : 112-113 « la conversation ne doit donner aucune peine ni pour comprendre… »). Elle l’était déjà avec Malherbe et Bouhours. Néanmoins la clarté comme intelligibilité entre en contradiction avec la nécessité de la brillance et de l’élégance (voir Strosetzki 1984 : 57). Un bon mot ne peut être banalement explicite.
Elle entre également en contradiction avec la légèreté, avec l’esprit qui peut être contraire à la vérité : ne pas prendre au sérieux limite la transparence pragmatique.
Elle entre encore en contradiction avec la politesse, tout particulièrement la politesse négative, caractérisée par l’indirection et qui requiert un calcul interprétatif.
Le stéréotype de la politesse suisse signifie-t-il alors que l’on peut identifier plus d’opacité pragmatique, c’est-à-dire plus d’indirection dans la formulation de la politesse du style conversationnel vaudois ? La différence réside davantage dans la fréquence de certaines structures que dans des formes spécifiques. Par exemple, les contextes d’emploi des excuses sont certainement plus nombreux en raison de la sensibilité vaudoise à la face négative (Kilani-Schoch 1992, Manno 2005) : on m’a appris à m’excuser systématiquement auprès d’un service administratif avant toute demande (y compris de renseignement) effectuée par téléphone, etc. Dans les centres commerciaux l’usage veut qu’un client fasse précéder une question ou une requête de salutations préalables accompagnées éventuellement d’excuses, sous peine d’être corrigé par le vendeur (« d’abord bonjour, Madame »). Dans des contextes semblables, j’ai observé qu’à Paris, l’atténuation est seulement prosodique.
En Suisse romande le style peu assertif et peu compétitif (Kilani-Schoch 1992, Manno 2005), résultant de la légendaire modestie et de la méfiance à l’égard du verbe (Thévoz 2002, voir 4.3) a pour effet l’usage fréquent d’adoucisseurs dans les actes directifs (Kerbrat-Orecchioni 1992 : 198) qui accroissent également l’opacité pragmatique : par exemple l’adverbe seulement dans les structures injonctives telles viens seulement, la conjonction ou renforcée avec l’adverbe bien dans les questions (tu viens ou bien ? voir Knecht & Thibault 2004).
Mais certaines formes de la politesse française, peu pratiquées en Suisse romande, comme l’usage de l’accélérateur d’intimité petit décrit par Kerbrat-Orecchioni 2005 (une petite soirée, un petit café), imposent aussi des limitations à la clarté française. Une étude comparative plus approfondie sur les stratégies indirectes est encore à faire.
Dans Paris, Notes d’un Vaudois, Ramuz (1938 : 196 et seq.) exprime un autre aspect de l’indirection. Décrivant comment les Vaudois surprennent à Paris, il conclut :
« Notre langue, à nous, (…) est la langue d’un peuple qui suggère tout et ne nomme rien. » (p.197).
La préférence pour la suggestion, pragmatiquement plus opaque, fait dire à l’auteur, quelques lignes plus tôt : « notre langue » « très souvent est approximative » (p.197). Le trait que Ramuz relève, on le voit, est lexical (la clarté synonyme de netteté ou précision lexicale) et pragmatique à la fois :
« Paris fait parler les hommes plus vite et plus net » (p. 228), « Penser en vue d’autrui oblige à des vues nettes et à des termes souples qui puissent s’appliquer exactement à leur objet » (p.241).
Loin d’essentialiser son propos, Ramuz attribue la précision lexicale à la liberté de l’expression parisienne (p. 240) :
« Paris sert de modèle : il ne copie personne (ou s’il copie parfois, il le fait à sa façon). Il agit donc en toute liberté selon lui-même ; il s’exprime comme il l’entend.
Vous avez à vous accommoder de lui ; ce n’est pas lui qui doit s’accommoder de vous. Vous, vous êtes un petit Vaudois, c’est-à-dire ce qu’on appelle un refoulé, qui a surtout appris à se taire ; Paris ne se tait pas, ne se tait jamais, bien au contraire : il parle même quand il n’a rien à dire, il parle pour le plaisir de parler, de prouver qu’il existe (…). Mais alors quelle liberté ! (…) Or, la liberté d’expression conduit à la facilité dans l’expression. Un organe qui s’exerce souvent se développe. L’usage fréquent des mots nécessite le mot propre. (...) Nous, nous parlons peu, nous avons peu l’occasion de parler, nous y sommes peu tenus par quoi je veux dire obligés, d’où de la lenteur dans la conception, de l’embarras dans l’élocution ; et hésitant sur ce qu’on est, on hésite sur ce qu’on a à dire. » (pp. 239-242).
Ramuz ne contredit pas le stéréotype négatif du style communicatif vaudois. Au contraire il le renforce. Mais il montre le mécanisme par lequel la société et la culture vaudoises conduisent les locuteurs à une expression qui, en termes gricéens, représente autant de violations non ostensives de la maxime de manière.
4.3. Rapidité et système d’alternance des tours de parole
4.3.1. Le caractère animé de l’esprit ou de la conversation française a fait l’objet de mentions répétées. Cette caractéristique est associée à la vivacité et à la rapidité, autres traits récurrents.
Chez de Staël on ne trouve pas mention de la vitesse d’articulation ou d’élocution, la rapidité concerne la longueur du tour de parole : de Staël valorise la concision (« abréger les longs discours », p.103) et le rythme de l’alternance (« faire place aux successeurs avides de parler à leur tour », p.103). La rapidité relève donc bien de la pragmatique des tours de parole. La rapidité de l’alternance semble être une condition du plaisir conversationnel : « Le talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit le mieux en société, on n’a pas le temps d’y rien attendre » (p. 108). Cet art est réglé sur les valeurs sociales, jusque dans le détail du système d’alternance des tours. De Staël (1813 : 111) mentionne « le plaisir d’interrompre, qui rend la discussion si animée en France et force à dire si vite ce qu’il importe de faire entendre ». L’esthétique et l’éthique de la conversation française du 18e siècle déjà requièrent donc chevauchements et interruptions qui obligent à la rapidité d’expression.
4.3.2. La lenteur de la conversation suisse est un stéréotype si commun qu’il n’est nul besoin de le rappeler. La question de ce qui linguistiquement la constitue, cependant, n’est pas simple. Ramuz (1938 : 241) l’attribue à « l’hésitation, à l’embarras engendré par le doute que nous avons de nous-mêmes » (p.242). L’effet de lenteur provient donc du nombre de pauses dans le discours (voir aussi Jolivet 1984) et celles-ci seraient le produit de l’insécurité linguistique.
A l’inverse de l’art de la conversation, on comprend donc que le style vaudois favorise, voire cultive le silence. Le texte de Ramuz en fournit d’amples illustrations : « Nous nous taisons devant nos montagnes » (p. 217).
En Suisse romande le silence se substitue à la parole : Contat (2001 : 18), citant Ramuz, qualifie les Vaudois de « taiseux » ; Thévoz (2002 : 22) raille « l’aphasie vaudoise » et « l’animosité particulière à l’endroit des Parisiens et des beaux parleurs » (p.7). Ce silence est dicté par la prudence. Il a pour fonction d’éviter le risque, bien décrit dans la citation de Ramuz mentionnée plus haut, que représente pour un Vaudois, peu accoutumé à cet exercice, la parole ou l’interaction.
Mais le silence vaudois est réglé : à l’intérieur d’un tour de parole il est mal toléré avant une formule de politesse comme le remerciement ou la salutation. Entre les tours il garantit le passage de parole : les interruptions sont en effet considérées comme tout à fait impolies. La longueur des pauses entre les tours fait d’ailleurs l’objet de stéréotypes humoristiques.
Je me garderai cependant d’être dichotomique. Dans la conversation française on a toujours considéré le silence comme nécessaire (et plus particulièrement à la fin du XVIIe siècle, Siouffi à paraître, p.21). Le silence est éloquent selon La Rochefoucauld (Strosetzki 1984 : 33-35). La technique des suspensions et des pauses appartient d’ailleurs déjà à l’enseignement rhétorique. Mais la distribution du silence dans la conversation française est sans conteste bien différente de celle du style vaudois puisqu’elle n’exclut pas les interruptions, comme on l’a vu précédemment.
4.4. Conversation et politesse positive et négative (Brown & Levinson 1987)
4.4.1. La conversation française est comprise comme un modèle de sociabilité ; elle définit une attitude envers soi-même et envers les autres (voir Sermain 2001 : 81, Siouffi à paraître, p.17) : jusqu’au 17e le terme conversation avait d’ailleurs conservé le sens originel de fréquentation (art de commercer avec les hommes) (Picard 1998 : 107). Aux 17e et 18e siècles, les règles de la conversation étaient étroitement liées aux règles de tout rapport humain (Strosetzki (1984 : 22). Ainsi, nous l’avons vu, l’idéal de l’honnête homme est-il le paradigme de la conversation (Strosetzki 1984 : 120), cristallisé dans les salons.
L’exigence de rapidité dans l’alternance des tours de parole, la concision, la légèreté, la diversité des thèmes s’expliquent toutes par le respect de l’interlocuteur (Strosetzki 1984) et le souci d’être aimable. C’est dire que les formes de la politesse positive sont bien représentées dans la conversation française, et le sont également par l’usage fréquent des compliments. Selon de Staël (1807 : 29) : « Les Français sont la seule nation qui connaisse l’art de louer en société et qui en fasse souvent usage ».
4.4.2. Le style conversationnel vaudois, en revanche, tend à s’écarter radicalement de toute forme de politesse positive. Il est régi par l’importance accordée à la face négative du locuteur et de l’interlocuteur : le respect du territoire privé, de l’espace symbolique individuel est le plus important (Kilani-Schoch 1992, Manno 2005). La politesse de distance explique les habituelles stratégies d’excuse ou de remerciement à l’excès. Mais elle explique encore l’évitement des compliments, perçus comme suspects [6], la moindre fréquence du tutoiement ainsi que le rejet de la politesse non verbale (comme substitut d’excuse ou de remerciement), qui tous présupposent une forme de proximité (Kilani-Schoch 1992).
La politesse négative rend compte également du style consensuel, à l’opposé du style français, où comme on l’a vu, plaire et divertir c’est aussi, être piquant, avoir le goût pour la raillerie. Ce principe, qui ne relève pas de l’esthétique seulement, montre que dans le style conversationnel français prototypique on ne cherche pas à éviter le conflit (Kerbrat-Orecchioni 2005 : 41), alors qu’on le fuit dans le style « aphasique » vaudois.
Il y a plus. La politesse suisse prend souvent la forme d’un discours d’autorité. Celui-ci se manifeste particulièrement dans des interactions inégales du point de vue du rôle ou du statut social : des leçons de morale sont régulièrement prodiguées aux clients par les différents prestataires de services. Elles prévalent dans les interactions avec des allophones. Les leçons de politesse sont infligées au nom d’une autorité supra-individuelle, non seulement dans le format indirect « chez nous on ... », « ici on ... », suivi d’une prescription/interdiction, mais encore à l’impératif. Le genre didactique autorise donc le recours à des stratégies plus directes qui corroborent le peu de cas fait de la politesse positive : les leçons de politesse sont de claires atteintes à la face positive de l’interlocuteur (cf. Manno 2005 : 107). Selon ce qui m’a été rapporté par des allophones, les conventions de politesse les plus fréquemment thématisées sont les salutations, les requêtes et les remerciements.

5. Conclusion

On retient de la description contrastive des conversations française et allemande de Madame de Staël et de la description de Ramuz des conversations parisienne et vaudoise, leur remarquable modernité. Toutes deux sont aisément transposables aux usages conversationnels contemporains et contribuent à la caractérisation des styles conversationnels. On peut aller jusqu’à dire que ces textes constituent de véritables pragmatiques empiriques comparatives de la conversation [7]. Plus encore : évitant l’écueil de la vision grossièrement évaluative, ou, en la traitant comme une citation, de Stäel et Ramuz manifestent encore une claire volonté d’historicité (voir Sermain 2001 : 75).
La pérennité des descriptions staëlienne et ramuzienne est sans doute le résultat du processus de mythification. Le mythe crée l’usage, produit l’ethos. Il contribue même à la construction d’anti-mythes ou mythes complémentaires, au développement d’un ethos inverse chez les locuteurs de la périphérie, comme on l’a vu avec Ramuz. On ne peut se prononcer sur la longévité des mythes-ethos. Mais comme le mythe se nourrit de sources multiples dont la principale est constituée des discours qu’il suscite (en quelque sorte il s’auto-génère), un article comme celui-ci contribue pleinement à l’alimenter. Mon discours est sans doute paradoxalement une pierre de plus à l’édifice de la clarté et de l’art de la conversation française !

Références

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Marianne Kilani-Schoch
Université de Lausanne
marianne.kilanischoch unil.ch

[1] Sur l’hégémonie parisienne en matière d’art de la conversation, voir par exemple de Stäel (1813), Stendhal (1830), Ramuz (1938), Fumaroli (1994 :121).

[2] D’autres langues, comme l’allemand, pourront cependant également être prises en compte.

[3] J’exprime ma reconnaissance à François Rosset pour ses nombreuses suggestions bibliographiques.

[4] Merci à Alain Cernuschi qui m’a aimablement signalé cette référence.

[5] On ne peut s’empêcher de relever que le modèle culturel de la rapidité en conversation est pris ici pour un modèle universel. La référence universelle sous-tend les diverses caractérisations comparatives (on devrait dire caractérologies, en raison de leur prétention à la vérité) des langues qui ont fleuri depuis le XVIIe siècle.

[6] On peut lire par exemple à la fin du 18e siècle sous la plume d’un poète vaudois : « Le Suisse peut être grossier et même bête ; il lui est interdit d’être vil et bassement flatteur ; ce sont les vices d’un esclave, on les laisse aux Français. » (Le Doyen Bridel, Mes passe-temps cité in Bridel et al. 2005 : 206).

[7] Cf. Hofmann & Rosset (2005).

 

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