Problèmes interculturels de la traduction des guides touristiques (français – italien)

Jean-Paul Dufiet


1. La traduction face aux caractéristiques discursives du guide touristique

1.1. Les caractéristiques discursives du guide
De nombreux problèmes de traduction du guide touristique proviennent des incompatibilités lexicales, syntaxiques et sémantiques qui existent entre les systèmes linguistiques français (langue de départ L1) et italien (langue d’arrivée L2).
Toutefois, d’autres difficultés, tout aussi importantes, sont dues au genre textuel traduit. Nous voudrions donc nous intéresser ici aux obstacles de traduction qui proviennent des caractéristiques spécifiques du guide touristique, en tant que genre discursif (Bakhtine, 1978).
Le genre du guide touristique comprend divers types de discours (Kerbrat-Orecchioni, 2004, 134). En particulier :
- le discours de conseil, pour réaliser certains objectifs du voyage (les horaires, les conditions matérielles etc..), et pour donner des informations pratiques (Moirand, 2004, 152) ;
- le discours évaluatif fondé, comme nous le verrons, sur une discrimination essentiellement positive (Kerbrat-Orecchioni, 2004, 134-135) ;

Ces caracatéristiques discursives et pragmatiques se réalisent linguistiquement de deux manières dans le texte du guide touristique :
- au plan énonciatif, par une forte présence du sujet d’énonciation et une mise en scène textuelle du destinataire ;
- au plan rhétorique, par la mise en œuvre d’un discours épidictique, que nous appellerons la loi de positivité (Mortara-Garavelli, 2003).

Ces caractéristiques discursives sont particulièrement rebelles à la traduction, comme nous allons le voir dans le corpus suivant :
- Le Guide Vert « Les Châteaux de la Loire », Michelin Cartes et Guides, 2002 [1] ;
- La Guida Verde « Castelli della Loira », Michelin italiana, 2002 [2] ;
- Le Guide du Routard « Paris », Hachette Tourisme, Paris, 2006 [3] ;
- Le Guide Routard « Parigi »,Touring Editore, Milano 2006 [4].

1.2. La situation énonciative

1.2.1. L’énonciation et le destinataire
L’énonciation du guide touristique en langue française (L1) se distingue par son dialogisme intense et permanent (Charaudeau, 2002, 176). Le sujet d’énonciation met en scène le destinataire du guide, à longueur de pages, comme dans cet exemple, choisi parmi une multitude :
“En suivant le cours de la Loire, vous traverserez [5] des paysages très divers”, (GV.ChL.fr., 57).
Le destinataire est donc défini par le guide. Et réciproquement, comme l’enseignent les rhétoriques antique et contemporaine (Mortara-Garavelli, 2003), ce destinataire donne forme au discours du sujet d’énonciation du guide (Moirand, 2004, 152-153). Un tel dialogisme implique donc que les définitions du destinataire et du sujet d’énonciation sont conjointes ; ceci explique d’ailleurs que les guides utilisent très fréquemment les formes pronominales nous et on, à valeur inclusive.
Dans notre corpus, la définition de l’énonciateur et du destinataire des guides repose principalement sur deux paramètres complémentaires, qui conditionnent particulièrement la traduction : l’identité nationale et la connaissance du pays de référence.

1.2.2.L’identité nationale
Dans le discours des guides, le destinataire et l’énonciateur sont définis par la nationalité et la culture françaises. Le destinataire et l’énonciateur sont donc inscrits dans une situation discursive qui considère le patrimoine historique, architectural et artistique français, - le contenu dominant du guide -, comme le creuset de l’identité nationale française. Celle-ci se réalise textuellement de deux manières : d’abord, par de nombreuses références patrimoniales et culturelles, accompagnées de fréquentes allusions à un vécu du destinataire en France ; ensuite, par un ton de connivence culturelle à l’égard du destinataire, voire par l’expression d’un sentiment national partagé.
Bien évidemment, la difficulté de traduction tient au fait que cette situation discursive de L1, ne peut être conservée à l’identique en L2, en raison du changement de destinataire.

1.2.3.La connaissance du pays
Dans la version en L1, l’énonciateur a une relation didactique avec le destinataire, puisque l’objectif des guides est avant tout de transmettre la connaissance des régions.
La traduction en italien impose de fait un destinataire italophone avec son propre profil culturel : une faible connaissance de la culture française, mais des acquis culturels italiens solides. Par conséquent, le discours de l’émetteur en L2,- comme traduction de L1-, ne peut conserver la totalité des implicites culturels de l’original, ni ses stratégies discursives.
On voit bien alors que le genre discursif du guide touristique est très rétif à la traduction littérale. En s’adressant à un nouveau destinataire, la traduction en L2 doit créer une nouvelle relation entre le sujet d’énonciation et ce destinataire étranger . Dès lors, comme on le verra, la posture du sujet d’énonciation est elle aussi transformée, dans la version en L2.

1.3. La loi de positivité ou le genre épidictique

Au plan discursif, le guide touristique établit avec son destinataire un contrat de communication qui repose sur une loi de positivité, puisqu’il dit exclusivement du bien du lieu à visiter. Le guide appartient donc au genre épidictique, qui veut convaincre en faisant un éloge. Il va de soi que les effets performatifs de ce type de discours se déploient en direction du destinataire spécifique auquel le guide s’adresse (Kerbrat-Orecchioni, 2001, 36). Or, comme on vient de le voir, la traduction transforme le discours à un compatriote (L1) en discours à un étranger (L2) : le guide ne convainc plus un destinataire français sensible à son patrimoine national, mais un destinataire italien, et italophone, intéressé par les beautés d’un pays étranger. La traduction devra donc adapter la stratégie discursive de l’original, en s’appuyant parfois sur des ajouts textuels.
Les caractéristiques discursives que nous venons de voir expliquent pourquoi la traduction du guide rapproche l’univers culturel originel (L1) de l’univers du destinataire italien (L2) : elle ignore donc la lettre du texte et elle est indifférente au signifiant textuel : en un mot elle est cibliste (Berman, 1984). Elle se concentre principalement sur le sens, en relation avec le contexte culturel du destinataire, et elle tente de conserver l’efficacité pragmatique de l’original, en opérant une adaptation culturelle de la communication, par des transformations et des adjonctions (Scarpa, 2001).
Toutefois, nous verrons que ces stratégies discursives interculturelles et linguistiques, déployées par la traduction en L2, n’auront pas pour effet d’adapter systématiquement toutes les références culturelles et linguistiques françaises. Paradoxalement, la conservation de certaines références françaises fera même partie intégrante de la stratégie interculturelle de la traduction.
Cette analyse nous permettra de définir les concepts d’italianisation objective et d’italianisation subjective.

2. La nouvelle énonciation en L2


Dans la traduction italienne, l’énonciation perd sa caractérisation française parce qu’elle est italianisée, selon différents degrés.

2.1. Les marques énonciatives dans la traduction

2.1.1. Le renforcement des marques énonciatives
Souvent, la version italienne renforce l’émetteur. Dans l’exemple suivant, la marque énonciative est beaucoup plus explicite en L2 qu’en L1 :
- A droite, dans une première salle consacrée à la femme, « L’Illusion, sœur d’Icare  », et « La Danaïde », d’une sensualité hors pair et d’une grâce quasi parfaite (R.P.fr., 298).
- E, infine, la nostra preferita : « La Danaïde », con una sensualità eccezionale e una grazia quasi perfetta (R.P.it., 283).

Dans la version française, la marque énonciative est déjà présente, par un jugement esthétique (hors pair, quasi parfaite). En revanche, l’énonciation de la version L2 affirme nettement un goût esthétique beaucoup plus personnalisé ; elle revendique une préférence (la nostra preferita). Dès lors, l’énonciation italienne défend l’opinion singulière d’un visiteur, et n’affirme plus le canon esthétique français, comme en L1.
Dans cet ordre d’idée, le renforcement de l’énonciation L2 peut signifier aussi une prise de distance encore plus nette avec le paramètre de l’identité nationale française :
- Un autre regret peut-être, l’absence, dans cette évocation, des « débordements » de la Libération (R.P.fr., 294).
- Rimpiangiamo anche la mancanza di una sezione sugli « eccessi » della Liberazione (R.P.it., 281).

L’énonciation italienne juge l’histoire de France plus sévèrement que ne le fait l’énonciation de la version en L1 : on note, en effet, l’apparition de la forme verbale Rimpiangiamo, et le choix lexical superlatif eccessi.
En somme, dans la version en L2, les marques d’énonciation accentuent les jugements de l’émetteur. Ce dernier affiche ainsi un ethos de goût et une distance à l’égard du référent français à visiter ; comme si l’adhésion du destinataire étranger à ce référent n’allait plus de soi.

2.1.2. Effacement des marques énonciatives
Parfois, la version en L2 efface les marques de l’émetteur :
- A proximité des zones giboyeuses on peut acheter des terrines et pâtés des grands animaux de nos forêts (GV.ChL.fr., 42).

L’adjectif possessif nos est une marque d’énonciation qui unit l’énonciateur et le destinataire par la nationalité française. La version L2 ignore ce syntagme nos forêts :
- Nelle zone ricche di selvaggina potrete acquistare degli eccellenti pâté e terrine [6] (GV.ChL.it., 44).

En outre, la traduction utilise la seconde personne du pluriel, potrete, qui désigne exclusivement le destinataire en le séparant de l’énonciateur.
Les exemples de ce type sont très nombreux :
- Moins anecdotique est la question de savoir si c’est bien notre Napoléon national qui repose dans ce tombeau (R.P.fr., 297).

La traduction élimine légitimement notre et national : - Qualcuno tuttavia si chiede se i resti nelle bare appartengano davvero a Napoleone […] (R.P.it., 282).

Ainsi, en L2, l’affaiblissement et le renforcement des marques d’énonciation visent à éliminer le sentiment national français qui, dans le discours touristique en L1, unit l’émetteur et le destinataire.

2.2. Le point de vue italien dans l’énonciation du guide

La traduction L2 ne se borne pas à affaiblir le point de vue français : elle insère également le point de vue italien dans le discours, en ajoutant des énoncés courts qui n’existent pas dans la version originale. Par exemple, on trouve des comparaisons implicites des prix en France et en Italie :
- Qui riportiamo a titolo orientativo i prezzi in Euro di alcuni generi di largo consumo (GV.ChL.it., 20).

Une telle précison n’a évidemment aucun intérêt pour un destinataire français. C’est donc bien le point de vue d’un destinataire italien qui est à l’origine de cet énoncé.

2.3. L’énonciation italienne

L’énonciation totalement italienne apparaît en L2, en particulier à travers l’insertion de comparaisons explicites entre la France et l’Italie :
- Il costo della vita in Francia è leggermente più elevato che in Italia. (GV.ChL.it., 20)

Naturellement, la comparasion est faite du point de vue de l’Italien qui se rend en France.
Le même effet énonciatif est produit par l’expression vacanze scolastiche francesi, dans l’ajout textuel suivant :
- Nei periodi delle vacanze scolastiche francesi può essere utile prenotare il posto dove alloggiare (GV.ChL.it., 20).

Toutefois, l’italianité peut s’imposer dans l’énonciation de manière encore plus éclatante grâce à des procédés identiques à ceux de la version originale française (L1), comme l’emploi du syntagme possessif nostro paese. Ainsi dans :
- a portata di tutte le tasche rispetto al nostro paese (GV.ChL.it., 20).

L’adjectif possessif assimile l’identité nationale de l’énonciateur à celle du destinataire, et le syntagme nostro paese réfère bien évidemment à l’Italie, le pays du destinataire du GV.ChL.it.. La version L2 italianise totalement l’énonciation du guide original ; elle conserve donc le paramètre identitaire national.
On aura remarqué que cette énonciation entièrement italienne, qui ajuste la stratégie discursive du guide au destinataire italien, apparaît fréquemment à travers des ajouts textuels qui relèvent de l’adaptation et non pas de la traduction au sens strict.

3. Stratégies discursives et destinataire italien


3.1. Le destinataire étranger

3.1.1. L’ignorance culturelle
La version en L2 du guide conçoit un destinataire italien qui connaît peu, ou pas, la France. Ceci explique des adjonctions textuelles semblables à celle qui suit :
- vi faremo scoprire i sapori della Francia (GV.ChL.it., 24).

Le guide en L2 attribue au destinataire étranger une méconnaissance générale de la France, que la découverte de la région des Pays de Loire sert à combler, pour partie.
Plus généralement, le destinataire L2 manque de familiarité avec de nombreux us et coutumes, très simples, de la société française :
- il pranzo viene solitamente servito tra mezzogiorno e le 14, mentre la cena tra le 19.30 e le 22 (GV.ChL.it., 26)

L’ignorance des habitudes françaises caractérise donc fortement le destinataire de la version L2. Cette distance cuturelle avec la France se remarque aussi en L2 par les appellatifs :
Quelques précisions sur les formules les plus adaptées aux visiteurs de passage (R.P.fr., 47)
Qualche precisazione sulle formule più adatte ai turisti […] (R.P.it., 46)
Le destinataire italien, en tant qu’étranger, n’est plus, comme le destinataire français, un visiteur de passage, mais un touriste (turista). La connotation négative attachée au mot touriste est évitée pour le destinataire français, mais elle est acceptée pour le destinataire italien.

3.1.2. La valorisation du destinataire étranger
Contrairement à ce que nous venons de voir, la version en L2 peut valoriser la distance entre le destinataire étranger et la ville à visiter :
- Avec un peu de persévérance, elle [Paris] sait encore découvrir, sinon ses bas-fonds, du moins ses secrets (R.P.fr., 56)
- Tuttavia, con un po’di perseveranza è ancora possibile strapparle qualche segreto (R.P.it., 56)
Dans cet exemple, la traduction retourne le point de vue de la version L1 : ce n’est plus la ville qui se montre, mais c’est le destinataire étranger qui la conquiert. Le verbe strappare valorise la distance culturelle entre destinataire et le pays référent à visiter, car il transforme le visiteur italien en un acteur curieux.

3.2. Le destinataire italien et la langue française

3.2.1. Les lexiques de spécialité
Dans la version en L2, de nombreux noms géographiques sont traduits, surtout quand leur notoriété et la fréquence de leur usage l’exigent : le bas Maine (GV.ChL.fr., 61) devient il Basso Maine (Bas-Maine) (GV.ChL.it., 56) ; le Haut-Maine (GV.ChL.fr., 61) est quant à lui l’Alto Maine (Haut-Maine) (GV.ChL., 56). On remarque, cependant, que la traduction conserve le terme géographique français.
Toutefois, pour incontestable qu’elle soit, l’adaptation du guide à l’univers culturel du destinataire L2 n’est pas systématique. En effet, de nombreux autres noms géographiques ne sont pas du tout traduits. La traduction n’italianise donc pas toute la géographie française. Cette stratégie est d’ailleurs identique pour l’histoire de France et ses personnages célèbres, ainsi que pour le champ lexical de la langue gastronomique, que la version italienne ne traduit pas, mais qu’elle explique dans un glossaire autonome (GV.ChL.it., 88).
Mais plus encore, la version en L2 demande au destinataire italien d’avoir une forte disponibilité à l’égard de la langue française, comme on va le voir maintenant.

3.2.2. Le patrimoine de la langue.

Il suffit de feuilleter le GV pour constater qu’il tend à considérer la langue française comme une partie du patrimoine hexagonal. La version originale en L1 du GV explique fréquemment certains mots rares, ou certains régionalismes, par de rapides commentaires sur le sens, ou sur l’histoire de la langue. La version en L2 aborde cet aspect linguistique d’une manière très surprenante, puisqu’elle préserve souvent la richesse de la langue française.
L’exemple suivant illustre ce point, à propos des crues de la Loire :
- Il lui [la Loire] arrive de crever les digues appelées levées ou turcies (GV.ChL.fr., 58).

Cette phrase propose deux synonymes rares du mot standard digue  : levées et turcies. D’ailleurs, seul le mot levée est présent dans Le Petit Robert (2006). La version en L2 conserve à l’identique l’alternative synonymique de la version L1 :
- Può accadere anche che abbatta le dighe e gli argini, chiamati levées ou turcies, costruiti per proteggere la campagna dalle inondazioni (GV.ChL.it., 54).

On pourrait multiplier les exemples de ce type d’emprunt, qui, dans la traduction italienne L2 conservent le commentaire métalinguistique de la version originale L1. On se contentera de l’occurrence suivante :
- Rillaud, rillon, rillette – In comune queste tre parole hanno l’origine rille, una parola del XVI sec. che significa pezzetto di maiale (GV.ChL.it., 88).

Ici, la traduction en L2 sauvegarde la culture originelle du guide français, transmet intégralement le lexique français et son commentaire étymologique, et de fait, ne s’adapte donc pas totalement à l’univers de son destinataire.

3.2.3. L’idéologie de la langue française
D’ailleurs, dans le même ordre d’idée, la version italienne conserve le discours idéologique stéréotypé qui se déploie, à propos de la langue française, dans la version originale du GV :
- La langue française, toute de mesure et de clarté, a conquis ses lettres de noblesse dans le val de Loire (GV.ChL.fr., 90).
- E’ indubbio che la lingua francese fatta di misura e chiarezza, abbia acquisito dignità letteraria nella vale della Loira (GV.ChL.it., 72).

La version en L2 conserve cette idée reçue très idéologique et très partagée, mais linguistiquement creuse, qui définit la langue française (Meschonnic, 1997) : la lingua francese fatta di misura e chiarezza. On sait qu’il s’agit d’un héritage de l’époque classique, qui est partagée hors du territoire français. Il est plus que probable que le destinataire L2 adhère à ce stéréotype sur la langue française, ou, à tout le moins, que le scripteur du GV.ChL.it pense que le destinataire italien y adhère.
En d’autres termes, le destinataire italien L2 est également caractérisé par l’idée qu’on lui prête à propos de la langue française. Et on en voit les conséquences sur la traduction.

4. Discours et pragmatique


4.1. Les modalités

La version française du guide s’adresse fréquemment à son destinataire avec des impératifs ou des formes d’exhortation qui l’incitent à visiter ou à acheter ; comme par exemple : il faut, n’hésitez pas. Le futur simple est aussi très souvent utilisé comme forme atténuée d’impératif. Dans toutes ces formes d’incitation, la traduction italienne tend à introduire d’autres modalités énonciatives :
- De Saint-Barthélemy-d’Anjou, il faut rapporter la fameuse (et délicieuse) bouteille carrée de Cointreau, liqueur à l’orange. Base de cocktails, d’apéritifs ou de préparations pâtissières savoureuses, vous la dégusterez volontiers comme digestif (en dry)… Avec modération (GV.ChL.fr., 42).
- Da Saint-Barthélemy d’Anjou non potrete non portare la famosa bottiglia quadrata di Cointreau, il liquore all’arancia : utilizzato in molti cocktail, aperitivi o deliziose preparazioni di pasticceria, potrete gustarlo anche come digestivo (dry) ma con moderazione (GV.ChL.fr., 44).

La tournure d’obligation il faut devient en L2 une double tournure négative : non potrete non portare [7]. Quant à la forme verbale simple dégusterez, elle est traduite par la modalité de potentialité potrete gustarlo [8].
Le même phénomène apparaît dans le Guide du Routard de Paris, traduit en italien, ce qui semble indiquer que les mêmes stratégies de traduction sont appliquées à toutes les collections :
- La faune et la flore de France se consultent sur une borne interactive (R.P.fr., 239).
- La fauna e la flora della Francia si possono osservare sugli schermi interattivi (R.P.it., 229).

Bien évidemment, l’ajout d’une modalité dans la traduction n’est pas systématique ; mais on ne constate jamais l’exemple contraire, dans lequel un simple conseil de la version L1 deviendrait une exhoration ou un impératif en L2.
Et dès lors que l’énonciateur est peu directif avec le destinataire italien, la force illocutoire du discours du guide est plus faible que dans la version française. La traduction transforme le discours de l’exhortation (L1) en conseil (L2), comme si le destinataire italien conservait une réserve, ou une libre réserve, à l’égard de la culture française. En somme, la version L2 est prudente avec son destinataire. Elle cherche sans aucun doute à préserver la face du destinataire italien (Goffman, 1971), et ne veut pas paraître conditionner son jugement à l’égard d’un pays étranger ; aussi, pour éviter de sembler lui prescrire un comportement, elle ne se permet que des suggestions.

4.2. La valorisation de la destination touristique

Pourtant, à de nombreuses reprises, la traduction renforce très sensiblement le discours épidictique et la loi de positivité de la version originale française. On a déjà vu l’exemple suivant, dans lequel la traduction ajoute l’adjectif superlatif eccellenti  :
- Nelle zone ricche di selvaggina potrete acquistare degli eccellenti pâté et terrine (GV.ChL.it., 44).

L’apparition de nouvelles expressions à valeur superlative est très fréquente dans la traduction :
- Villandry et ses trois jardins : le jardin d’ornement, le potager et le jardin d’eau dominés par une couronne fruitière, ou canaux, jets et fontaines rappellent qu’ici nous sommes dans le pays de l’eau claire (GV.ChL.fr., 31).
- Per concludere il castello di Villandry con i suoi splendidi giardini : quello ornamentale, l’orto e il giardino d’acqua : fiori, aiuole, alberi da frutto, fontane e getti d’acqua che compogono uninsieme perfettamente armonioso  » (GV.ChL.it., 31)

Les deux superlatifs splendidi et perfettamente armonioso, sont absents de la version originale ; ils accentuent directement l’éloge des beautés de Villandry.
On voit encore mieux cette stratégie discursive avec la présentation de Chambord :
- Chambord, grandiose folie d’un roi, stimulé par ses rêves, son amour de l’art et du faste, est unique. Ce château annonce et dépasse Versailles dans son délire architectural  : immense nef blanche délicatement ciselée, navire de haut bord aux 365 cheminées. Ses tours et ses clochetons semblent défier le ciel pour l’éternité (GV.ChL.fr., 162).

La présentation de la version originale insiste fortement sur la démesure et l’excès que représente l’architecture du château de Chambord. En revanche, la version L2 se concentre exclusivement sur le faste et la magnificence de cette architecture :
- Il più grande dei castelli della Loira anticipa, quanto a dimensioni, Versailles. Il visitatore sarà sicuramente colpito da questa improvvisa apparizione che si staglia, con la sua massa bianca, ai bordi di un viale e che viene a delinearsi gradualmente, poducendo una profonda impressione, ancor più stupefacente verso il tramonto. Questa immagine grandiosa è ulteriormente esaltata da una serie di elementi che contribuiscono a sottolineare l’assoluta straordinarietà : la mirabile unità architettonica dell’edificio, la ricca decorazione, che testimonia l’apogeo del Rinascimento francese, ed infine lo scalone e la terrazza, due meravigliosi esempi di magnificenza e fastosità (GV.ChL.it., 147).
Le guide en italien n’est pas une traduction littérale, mais une réélaboration sémantique. Le discours de la version en L2 fait disparaître l’isotopie très insistante de la déraison, qui était présente dans la version en L1. En L2, Chambord n’est que splendeur, sans l’aspect négatif du délire architectural.
Comme si pour convaincre un destinataire italien de visiter les châteaux de la Loire, le guide devait s’adonner au dithyrambe, sans retenue.

4.3. Les références culturelles dans la traduction italienne

La traduction italienne traite les références culturelles originales de trois manières :
- elle efface des références culturelles trop spécifiquement françaises, et trop peu connues ;
- elle ajoute des références italiennes ;
- elle ajoute des références françaises particulièrement connues des destinataires italiens.

4.3.1. L’effacement de la référence culturelle française
Les références culturelles connotent positivement le discours de la version française, et lui attribuent une valeur symbolique. En revanche, eu égard à la clarté du discours, elles risquent d’entraver la lecture du destinataire L2. Nul doute que l’exemple suivant ne crée cette difficulté :
- Partis de Tours, passons chez l’Illustre Gaudissart qui nous attend le verre à la main à Vouvray (GV.ChL.fr., 31).

La référence à Balzac donne une reltive compétence littéraire au guide, et elle désigne le destinataire français comme un amateur de bon vin et de bonne littérature. Ces deux paramètres culturels valorisent donc particulièrement la face du destinataire L1.
De son côté, la traduction italienne élimine la référence littéraire à Balzac :
- Partiti da Tours non si può non fare una sosta à Vouvray per gustare lo straordinario e giustamente famoso vino dello stesso nome (GV.ChL.it., 31).

La référence littéraire française est très probablement jugée comme trop spécifique, trop peu universelle, pour un destinataire italien : elle serait certainement incompréhensible, et elle menacerait donc la face de ce destinataire, qui pourrait se sentir ignorant, ou même, à la lettre, dépaysé.
De tels cas d’effacement textuel sont fréquents dans la version L2.

4.3.2. Les ajouts de références italiennes
Les ajouts, comme on l’a vu à plusieurs reprises, sont dus au fait que la traduction est orientée vers le destinataire italien. Dans l’exemple suivant L1, Léonard de Vinci est défini, en L1, de manière relationnelle, et familière :
- […] avant de filer rendre visite au roi à Amboise et à son ami Léonard au Clos-lucé (GV.ChL.fr., 31).
La version L2 exalte beaucoup plus l’artiste italien :
- Dopo aver reso omaggio al re ad Amboise, sarà la volta di Leonardo al Clos-Lucé : il genio artistico del grande italiano fu per vari anni al servizio della corona francese (GV.ChL.it., 31).

Les expansions textuelles adjoignent des commentaires aux références culturelles italianiennes présentes dans le GV original. Le procédé est très fréquent surtout en ce qui concerne le discours architectural et artistique. En ce sens, la traduction exploite une caractéristique du référent régional, qui historiquement a bénéficié de nombreuses influences italiennes (Dufiet, 2007). On se limitera ici à un seul exemple :
- Entre deux expéditions en Italie, les rois choisissent la Touraine pour lieu de résidence et contibuent au renouveau artistique de la région (F, GV.ChL.fr., 77).

La traduction L2 magnifie bien l’Italie :
- I sovrani francesi scelgono la Turenna come luogo privilegiato di residenza, contribuendo notevolmente al risveglio artistico della regione (…) tutti affascinati dall’Italia… (GV.ChL.it.,72).

En renforçant, et en magnifiant, la présence et l’influence italiennes dans cette région, la traduction ne fait pas que rendre plus familier le pays étranger à visiter : de même que la version en L1 flatte l’orgueil national français, la version en L2 flatte, sans aucun doute, l’orgueil national du destinataire italien.
À l’évidence, l’effet illocutoire de ces ajouts d’italianité prédispose favorablement le destinataire italien à la découverte de cette région étrangère.

4.3.3. Les ajouts de références françaises

Si l’on se réfère à ce que nous avons dit de la traduction cibliste, on ne peut que s’étonner du fait que la version italienne insère des références françaises supplémentaires dans le guide. Ainsi, dans la traduction de l’exemple suivant :

- Le bocage à l’atmosphère mélancolique du pays Fort, dans le Nord du Berry, forme la transition entre le Massif Central et les Pays-de-Loire (GV.ChL.fr., 59)
la version italienne, contrairement à ce que nous avons déjà vu avec Balzac, introduit une notation littéraire :
- Uno dei più antichi territori agricoli di Francia, questa regione si trova tra il Massicio Centrale e la valle della Loira e include il Pays Fort (…) la malinconica atmosfera del paesaggio ispirò Alain Fournier nel romanzo “Il gran Meaulnes” (I, GV.ChL.it., 55).

La version en L2 convoque, de sa propre initiative, le titre du roman français, Il gran Meaulnes. Elle semble s’emparer, suppose-t-on, d’une probable réminiscence scolaire du destinataire italien pour susciter son intérêt touristique. À l’évidence, le guide suggère que la visite plongera le touriste italien dans l’atmosphère du roman : il suppose donc que le destinataire le connaît, bien que ce ne soit pas un des romans français les plus célèbres [9]. L’italianisation culturelle se réalise donc par l’adjonction d’une référence culturelle française, considérée comme très connue en Italie. Très paradoxalement donc, c’est ici la référence française qui italianise la culture française, car cette référence correspond à la connaissance que le destinataire italien a, ou est censé avoir, de la culture française.
Cette stratégie discursive de traduction qui relève d’un véritable dialogisme culturel n’est pas rare dans notre corpus.

5. Conclusion


La traduction du guide touristique pose de nombreux problèmes interculturels, puisque ce genre discursif privilégie les connaissances culturelles et la relation émetteur-destinataire. Il n’est donc pas rare que la traduction soit une adaptation qui procède à des ajouts textuels brefs. La fonction de ces derniers, dans le cas de notre corpus, est d’italianiser la version en L2, et de faciliter ainsi l’accès du destinataire italien à la culture française. Plus généralement encore, nous avons constaté que la traduction du guide italianise la version originale par des procédés complexes, voire paradoxaux.
Certes, l’énonciation française de L1 est, à divers degrés, transformée en une énonciation italienne. De même, afin de ménager la face du destinataire italien, le style directif du guide est fortement atténué, au point de donner au scripteur de L2 un ethos de simple conseilleur de la culture française. De plus, on a pu voir que certaines références culturelles trop spécifiquement françaises sont effacées. Enfin à l’inverse, pour flatter la face du destinataire italien, certaines références culturelles italiennes, présentes en France, sont magnifiées.
Toutefois, les spécificités françaises n’en restent pas moins présentes dans le guide en L2. Sans doute est-ce la condition pour que le référent à visiter conserve sa capacité d’attraction. Ces spécificités françaises sont même parfois accentuées par la traduction. En effet, la version italienne préserve toutes les indications qui concernent la langue française ; paradoxalement, elle va même jusqu’à introduire des références françaises qui sont absentes de l’original, mais qui sont probablement des symboles de la culture française pour le destinataire italien.
Il apparaît donc que, d’un côté la traduction évite d’imposer toute l’étrangeté de la culture L1 au destinataire L2 : on parlera d’italianisation objective de la culture française. Mais d’un autre côté, cette même traduction renvoie soigneusement au destinataire italien l’image qu’il se fait, ou qu’il pourrait se faire, de cette culture L1 : on parlera ici d’italianisation subjective de la culture française.
Le paradoxe, – effacement et adjonction de références culturelles françaises -, n’est donc qu’apparent, puisque les deux procédés produisent une italianisation qui rend familier, objectivement et subjectivement, l’univers culturel français.
La traduction du guide est donc bien une authentique stratégie de discours culturel, et non pas une simple translation de code. Son objectif n’est pas de proposer la même version d’un guide dans une autre langue, mais de rendre disponible, à l’utilisateur italien, un guide utile, en italien.


Jean-Paul Dufiet
Università di Trento

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[1] Dorénavant dans la suite de l’article : GV.ChL.fr.

[2] Dorénavant dans la suite de l’article : GV.ChL.it.

[3] Dorénavant dans la suite de l’article : R.P.fr.

[4] Dorénavant dans la suite de l’article : R.P.it.

[5] C’est nous qui soulignons. Il en sera ainsi dans toute la suite de l’article.

[6] Nous respectons l’orthographe de la version italienne.

[7] Vous ne pourrez pas ne pas rapporter (notre traduction).

[8] Vous pourrez la déguster (notre traduction).

[9] Par exemple, la renommée de Stendhal et de Flaubert dépasse de très loin celle d’Alain Fournier.

 

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