L’interprète dans la communication interculturelle à la télévision

Caterina Falbo


1. INTRODUCTION

L’interprète travaille par définition dans l’interculturel et dans l’interaction. Il s’insère au milieu de deux, voire plusieurs, locuteurs/langues-cultures, en assume les valeurs, les règles communicationnelles et rend l’une compréhensible à l’autre abandonnant les habits de l’une pour adopter les formes de l’autre et vice-versa. L’interprète devient alors l’explicitation tangible du passage interculturel qui définit toute communication bi-(multi-)lingue.
Cette étude a l’objectif de mettre en évidence le travail et le rôle de l’interprète dans la communication télévisée. Le corpus sur lequel est basée notre analyse est un Corpus d’interprétations à la télévision (désormais CorIT) qui sera brièvement illustré par la suite. Notre objectif est d’analyser le rôle joué par l’interprète dans les différentes situations proposées par les émissions à la télévision ; voir les caractéristiques des interactions qui prévoient la présence de l’interprète et par conséquent identifier les caractéristiques du produit que l’interprète construit pour son public. Ce questionnement se fonde sur deux préalables :
L’interprète favorise, facilite, rend possible la communication. Mais l’effacement – c’est-à-dire l’interprète considéré comme canal, pont qui ne doit pas apparaître – dont il a été question depuis les débuts de l’interprétation moderne de conférence est remis en question par les études sur l’interprétation de liaison (community interpreting) dans le cadre des services sociaux (santé, immigration) et des tribunaux (Wadensjö 1992, Merlini et Favaron 2003, Merlini 2005, Straniero Sergio 2007). Ces études mettent en évidence le rôle actif de l’interprète et sa participation effective à l’interaction.
Dans la transmission du message, l’interprète est appelé à créer chez ses destinataires le même effet que le locuteur primaire a créé ou crée chez ses propres destinataires. En effet, on s’est toujours beaucoup occupé de la fidélité/correspondance entre le contenu du discours original et le discours interprété. Cependant cette correspondance semble jouer un rôle de deuxième plan dans certaines émissions à la télé : c’est la spectacularisation qui l’emporte de pair avec la rapidité et l’efficacité comme l’a très bien décrit Straniero Sergio (1999, 2003) respectivement à propos des talk show et des interviews de pilotes de Formule 1.

A la lumière de ces éléments on pourrait expliciter l’objectif de cette étude par les questions suivantes :
Quelle est sa place dans l’interaction à la télévision (caractérisée par une mise en scène médiatique, une situation formelle, préparée, étudiée) ?
Quelles sont les conséquences de la présence de l’interprète sur l’interaction en cours ?
Quel est son comportement communicatif
 ?

1.1 Plan

Afin de répondre à ces interrogations nous

- évoquerons avant tout les caractéristiques des éléments qui composent CorIT (infra 2.) ;
- illustrerons les points principaux de l’approche méthodologique adoptée (infra 3.) ;
- analyserons trois cas de figure en essayant d’en mettre en lumière les caractéristiques fondamentales.

2. LE CORPUS

Le corpus analysé fait partie de CorIT collecté par Francesco Straniero Sergio (1999, 2003). Il s’agit d’un corpus ouvert et partiellement parallèle, dans le sens où les enregistrements en langue originale/de départ relatifs aux discours (interprétations) produits par les interprètes ne sont pas tous disponibles. Il se compose d’un nombre élevé d’apparitions d’interprètes à la télévision depuis le premier atterrissage sur la lune (1969) jusqu’à nos jours ; nous venons d’insérer le dernier débat présidentiel français Royal-Sarkozy (2 mai 2007), passé sur plusieurs chaînes télévisées italiennes et traduit par différentes équipes d’interprètes.

3. APPROCHE METHODOLOGIQUE

Il est peut-être utile de préciser que l’approche adoptée tient compte du cadre général dans lequel s’insère l’interprétation à la télévision. Les contraintes situationnelles du dispositif médiatique ainsi que les dispositifs scéniques dans lesquels s’inscrit le discours d’information à la télévision répondent à une stratégie claire et en même temps dissimulée visant un statut de crédibilité auprès de ses destinataires, les téléspectateurs, ainsi que leur captation (Charaudeau 1997). C’est cette finalité ultime qui influence tout acte de langage télévisé et qui, par conséquent, ne saurait être négligée. Notre analyse s’explicitera en une description de la macrostructure de l’interaction télévisée, sans s’arrêter, ici, sur la comparaison entre discours original et discours interprété. En effet, l’opération de transfert d’une langue-culture à l’autre se révèle extrêmement délicate puisqu’elle sollicite le choix d’une stratégie traductive qui n’est jamais neutre et qui répond aux normes (Toury 1981), explicites ou implicites, et/ou valeurs culturelles (Wierzbicka 1991, 1994) qui règlent toute langue-culture et qui sont étroitement liées à la situation de communication. Si l’on ne comparait que le texte/discours de départ avec le texte/discours d’arrivée, on risquerait de travailler uniquement sur les effets linguistiques que la stratégie traductive sous-jacente a provoqués, sans saisir l’impact du cadre communicatif. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de considérer d’un point de vue épistémologique, la traduction/interprétation en tant que produit dans sa globalité et par conséquent image tangible de décisions que le traducteur/interprète a prises à des niveaux autres que la correspondance langue de départ-langue d’arrivée.

4. ANALYSE

Au-delà des types de discours présents dans notre corpus (interviews, breaking news, débats présidentiels, etc.) il convient de repérer les traits communs et les traits distinctifs qui permettent d’identifier des catégories discrètes. Si la présence de l’interprète constitue l’élément commun à tout item appartenant à CorIT, la modalité d’interprétation – interprétation simultanée (IS), interprétation consécutive (IC), interprétation de liaison (IL) – en représente le trait distinctif.
Dans CorIT il apparaît clairement que les deux modalités les plus employées sont
l’IL, voire consécutive sans notes,
l’IS.
En général, en dehors de la télévision, l’IL est liée à des situations d’interaction en face à face tandis que l’IS est liée à des situations telles que les conférences, les colloques, les congrès, etc.
Or, si dans les cas de figure analysés on rencontre l’IL, le terme de comparaison sera une situation en face à face où l’interprète constitue le pont, le canal entre 2(n) (ou 2 groupes) communautés discursives. (tertium comparationis : interaction en face à face unilingue/exolingue).
Si au contraire on est confronté à l’IS, ce sera plutôt l’interaction qui se développe pendant une conférence, un colloque ou autre qui constituera notre terme de comparaison (des orateurs qui se donnent le relais à la tribune, un public et des interprètes qui mettent en relation les orateurs entre eux et avec le public) (tertium comparationis : conférence, colloque, réunion unilingue/exolingue).
Il est utile de rappeler que, tout événement communicatif appartenant à CorIT s’étant passé à la télé, la présence d’un public – un public réel (dans le studio de télévision) et un public virtuel (les téléspectateurs) – est à considérer comme une caractéristique majeure de notre corpus.

4.1 Trois cas de figure

L’analyse de CorIT – ou plutôt d’une partie de CorIT – a mis en évidence pour l’instant trois cas de figure.

4.1.1 Premier cas de figure

Modalité d’interprétation utilisée : IL, toujours liée à des situations d’interview à des personnalités célèbres du monde du spectacle et/ou de la culture.
L’interprète est présent dans le studio, il est visible et audible puisqu’il est assis à côté des interlocuteurs (unité de temps et de lieu). L’interprète est de fait le troisième interlocuteur (Wadensjö 1992) ; il a la possibilité d’intervenir directement dans l’interaction, en se réclamant par exemple de son droit de parole consacré à la traduction, ou bien en demandant des précisions à l’un ou à l’autre des interactants.
Quelles sont les caractéristiques d’une telle interaction ? Il suffit de la comparer avec une situation de IL standard.

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Quel est le sens de ces différences ? Et à quoi sont-elles dues ?
Le facteur qui constitue la véritable différence entre les deux situations présentées est la présence d’un public. Tout est public-centrique, tout est conçu et fait en fonction du public ; le but communicatif de l’interaction se trouve ailleurs, au-delà des protagonistes de l’interaction ; c’est l’effet spectacularisation qui l’emporte.
Il va de soi que l’interprète agit aussi pour le public. Son véritable client est le public. Cette constatation est à l’origine du passage de l’interprète au premier plan. Et on le voit très bien : l’initiateur de l’interaction (le présentateur) joue évidemment un rôle de protagoniste dans l’interaction, puisqu’il est l’intervieweur ; mais pendant le tour de l’interprète (traduction de la réponse donnée par l’invité) il passe décidément au deuxième plan et semble assumer le rôle de overhearing participant (Goffman 1987).
Mais quelle est la marge de manœuvre de l’interprète ? Est-il vraiment le protagoniste ? Dans une situation standard en face à face, l’interprète est censé réguler la communication entre les locuteurs, il agit comme un véritable médiateur participant à l’interaction (il a par exemple le droit et la possibilité d’interrompre un locuteur qui, par sa prise de parole, a effacé le tour de la traduction ; il peut demander des éclaircissements ; il peut donner des précisions supplémentaires à son client, etc.) (Merlini et Favaron 2003, Merlini 2005). Il est très probable que, sur la scène médiatique, sa liberté d’initiative sera plus réduite ; à la télé en effet, tout est préparé, tout doit marcher sans entraves ; l’interprète, en tant qu’acteur de l’événement communicatif télévisé doit se soumettre à la mise en scène du présentateur appliqué à créer des effets de spectacularisation. Il se peut, en effet, que le présentateur profite de la présence de l’interprète pour interrompre le fil rouge du discours in fieri (par exemple, une interview) et entamer avec lui de véritables « entractes », si bien analysées par F. Straniero Sergio (2007), pour le divertissement du public (v. aussi Falbo 2006).

4.1.2 Deuxième cas de figure

Modalité d’interprétation utilisée : IS, liée à des situations d’interview à des personnalités célèbres du monde du spectacle et/ou de la culture.
Comme dans le premier cas analysé, l’interprète partage le hic et nunc de l’événement communicatif : il est physiquement présent dans le studio mais il n’apparaît pas à l’écran. Il n’est pas visible, mais seulement audible puisqu’il est dans sa cabine d’où il effectue la traduction simultanée (unité de temps et de lieu, mais pas de présence à l’écran).

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Là aussi la présence du public décide des effets d’une modalité d’interprétation.
La simultanée (dans ce genre d’émission – dans certains autres la caméra s’arrête sur les cabines des interprètes au travail, qui deviennent ainsi élément ultérieur de réalité-en-cours, Charaudeau 1997 : 75) cache l’interprète et redonne le plateau au personnage spécialement invité.
La possibilité pour l’interprète d’intervenir et de modifier ce faisant l’interaction est plus théorique que réelle. Aucun besoin de s’imposer pour le tour consacré à la traduction, qui n’occupe que le temps du tour d’un interactant ; une interruption de la part de l’interprète pour demander des précisions équivaudrait à l’aveu d’une difficulté, ce qui ne répond pas aux impératifs du spectacle (à moins qu’il n’y ait des problèmes techniques).

4.1.3 Troisième cas de figure

Modalité d’interprétation utilisée : IS, liée à des situations tels que les débats présidentiels américains et français, les conférences de presse, les événements médiatiques majeurs (funérailles, breaking news, mariages, festivals, etc.), interviews aux pilotes de Formule 1, etc.
Dans ce cas, contrairement aux deux précédents, l’interprète peut être appelé à effectuer l’interprétation en temps réel, pendant que se déroule l’événement médiatique en question. Les conditions/contraintes situationnelles qui déterminent ce cas de figure sont les suivantes :
l’événement médiatique, objet de l’interprétation, a lieu ailleurs par rapport au lieu où se trouve l’interprète (par exemple, conférence de presse de Theo Angelopoulos à Cannes) ;
cet événement médiatique est transmis par une chaîne de télévision, dans notre cas, italienne (par exemple CineCinema 2) ;
l’interprète se trouve dans le siège opérationnel de cette chaîne et reçoit voix et images comme tout autre téléspectateur.
Cette description permet de constater que l’interprète ne partage pas le hic de la situation, mais seulement le nunc, puisque la transmission se déroule en direct. En cas de transmission en différé, l’unité de temps et de lieu est complètement absente. Ce partage manqué du hic et nunc caractérisant cette situation a bien entendu des conséquences sur le travail de l’interprète, qui, pour des raisons d’espace, ne seront pas traitées ici.
Cet écart spatio-temporel révèle en outre une caractéristique fondamentale de ces événements communicatifs médiatisés : ils n’ont aucun besoin de l’interprétation pour se produire. L’interprétation n’intervient que pour faire connaître à autrui ce qui s’est passé. Il se crée une sorte de mise en abyme entre une interaction-spectacle qui en relate une autre.
Par conséquent, si on compare cette typologie avec le terme de comparaison « conférence », et par la suite avec les deux cas présentés plus haut, il est facile de remarquer que les différences ne résident pas en aval (modification des effets – superposition, dédoublement des tours de parole – de l’application d’une modalité interprétative), mais en amont, puisque la raison d’être même du service d’interprétation est remise en cause, à savoir établir la communication entre les interactants pour que l’interaction verbale ait lieu. Dans cette typologie, donc, il est possible de distinguer deux (macro-)interactions :
une interaction primaire qui se développe ailleurs (et parfois dans un temps autre),
une interaction secondaire qui découle de la première, caractérisée par une double dimension médiatique et créée entre autres par le travail de l’interprète.
En effet, dans ce type d’événement l’interprétation fournie s’insère dans une émission qui se propose de rendre compte de l’événement en cours. Elle est par conséquent assujettie aux normes et aux besoins des journalistes qui présentent telle ou telle émission. Parfois la transmission de la voix de l’interprète est brutalement coupée par la voix du journaliste qui poursuit son émission-spectacle ; ou encore les interprètes ne sont pas appelés à traduire mais tout simplement à suivre les nouvelles de la CNN ou Al Jazeira et à en faire un résumé au moment où le présentateur le leur demanderait (Straniero Sergio 2003 : 168, fonction journalistique de l’interprète). Dans cette typologie d’événement le travail de l’interprète devient un instrument dans les mains des journalistes, un œil ouvert sur l’histoire qui se fait sous les yeux des téléspectateurs. Le produit fini – l’interprétation – n’a absolument pas le but d’établir la communication entre les protagonistes de l’interaction, mais le but de faire connaître, de raconter ce qui se passe ailleurs. On arrive donc à une sorte d’interaction rapportée (cette notion n’a rien à voir avec celles de « plan of reported interaction » et « plan of reporting interaction » (Bondi Paganelli 1990 : 45-55) définissant respectivement les liens entre les interactants et les liens entre les interactants et les téléspectateurs).

4.2 Quelques exemples de modifications au niveau de l’énonciation.

Le troisième cas de figure est intéressant à plusieurs point de vue. Si l’on prend l’exemple de la conférence de presse de Theo Angelopoulos à Cannes en 1998, on constate que l’interaction primaire est caractérisée par une communication exolingue en deux langues (français et anglais) et qu’elle n’est pas influencée ni modifiée par l’interprétation qui a lieu sur la chaîne italienne et qui s’adresse aux téléspectateurs italiens/italophones. Le service d’interprétation est assuré par deux interprètes (une femme qui traduit toute parole produite en français vers l’italien et un homme qui traduit de l’anglais vers l’italien). La pluralité de voix (participants à la conférence : metteur en scène, acteurs, producteurs, journalistes, etc.) présente dans l’interaction primaire cède la place, dans l’interaction secondaire, à l’alternance entre les deux voix des interprètes. Cela engendre un effet de monologisation dans laquelle il est toutefois possible de retrouver des traces du polylogue primaire. (Ce trait, soit dit en passant, est commun à la situation de conférence, mais dans ce cas le public voit la personne qui parle et entend l’interprète. Il est donc possible d’attribuer un contenu, un message à son locuteur-propriétaire, ce qui n’est pas possible lorsque l’interprète et le public dépendent des images transmises). Ces traces polylogales résident dans la signalisation de la part de l’interprète de l’alternance entre les interlocuteurs primaires. Par exemple l’interprète se sert de la modulation de la voix pour rendre l’idée d’une question-réponse. Il joue avec la prosodie et reproduit, imite l’intonation typique de la question et, après une petite interruption, c’est l’intonation d’une réplique assertive qui suit. Ou encore il accompagne la modulation de la voix de l’explicitation verbale de la force illocutoire et perlocutoire présentes dans l’énoncé primaire (pour un approfondissement v. Falbo 2007). Loin d’une traduction purement linguistique, l’interprète se sert de différentes stratégies pour reproduire non seulement les messages formulés par les interlocuteurs, mais toute l’interaction dans son ensemble. De plus, le fait de tenter de reproduire par l’intonation de la voix l’ironie, la blague ou la complicité qui s’instaure entre les interlocuteurs primaires correspond entre autre à la transposition interculturelle d’un trait typiquement culturel qui ne sera pas le même pour tous et partout. D’où une nouvelle piste de recherche à la découverte, sur la scène médiatique, du maintien vs. l’effacement des traits propres à l’interaction par l’interprète qui va au-delà du débat entre sourciers et ciblistes, source text oriented vs. target text oriented translation, domestication vs. foreignisation.

5. CONCLUSION

L’interprétation dans son ensemble répond à un besoin de communication. Il reste à ces besoins qui, à la télévision, sont assez nombreux : interactants directs, public dans le studio, téléspectateurs.
Très schématiquement, deux caractéristiques communes aux 3 cas de figure analysés :
la mise en scène médiatique (public-centrique) comporte des modifications du processus ou/et des effets d’une modalité interprétative ;
la voix de l’interprète a un effet de monologisation (situations clairement dialogiques qui tendent à être représentées par une seule voix, celle de l’interprète.
Dans les détails, reprenant les questions du début.
Quelle est sa place dans l’interaction à la télévision (situation formelle, préparée, étudiée) ? Nous sommes tentée de dire qu’elle est centrale . Dans les trois typologies analysées, ce qui fait la différence avec ce qui se passe dans une salle de conférence, c’est la dimension du spectacle qui veut que la voix de l’interprète soit over, audible et prédominante sur les autres voix. La voix de l’interprète fait figure de protagoniste, dans le sens qu’elle se superpose (tour réservé à traduction en cas de IL, voix au premier plan en cas de IS) aux voix des acteurs, voire de véritables protagonistes de l’événement médiatique (présentateur/intervieweur, invité/interviewé). Ce rôle de premier plan revient à l’interprète grâce aux nécessités de la mise en scène médiatique axée sur le public, qui exige une écoute collective. Autrement dit les besoins de transmission/communication de la masse (les téléspectateurs) marquent le triomphe de l’individu (l’interprète).
Quelles sont les conséquences de sa présence sur l’interaction en cours ? Si dans les deux premiers cas (présence à côté des participants primaires, partage totale de la situation communicative) l’interprète participe à part entière à la réalisation de l’interaction, dans le troisième cas, l’interprète n’est pas appelé à assurer la communication à l’intérieur de l’interaction primaire, dans laquelle, par conséquent, il ne joue aucun rôle. Toutefois, il devient l’élément indispensable pour la concrétisation de l’interaction/événement médiatique secondaire, qui se veut l’image de la première.
Quel est son comportement communicatif ? L’interprète répond à une déontologie « génétique » : respecter le vouloir dire du locuteur, offrir à son public un produit compréhensible. Mais il ne faut pas oublier que, en tant que participant effectif à l’interaction, il a une face à protéger, un rôle à imposer, un éthos à montrer. Dans les deux vidéo (talk show : Maurizio Costanzo Show, conférence de presse de Theo Angelopoulos au festival de Cannes) analysés lors du colloque de juillet 2007, il apparaît clairement que dans le talk show l’interprète est parfaitement conscient de sa participation effective et qu’il a conscience de son rôle de premier plan (entrée de l’interprète sur le plateau accompagnée par les applaudissements du public, regard pointé sur la caméra lors de son tour). Dans la conférence de presse de Cannes, il a une cohérence à rétablir à tout prix pour que ce qui se passe et se dit à l’écran ait du sens pour ses téléspectateurs. Cette cohérence discursive se crée parfois au détriment de la correspondance entre discours de départ et discours d’arrivée. En situation partagée, le contact direct entre l’interprète et les participants à un colloque, à une conférence, à une réunion, etc., et le caractère nécessaire et indispensable de l’interprétation pour que s’établisse la communication, engendre l’émergence des points « peu clairs », « mal traduits » ou tout simplement mal présentés par les orateurs, et leur rectification successive. En situation médiatique, au contraire, et précisément dans le troisième cas analysé, l’interprète, n’ayant pas de communication à établir entre les participants, n’est responsable qu’à l’égard des téléspectateurs qui exigent un discours clair, compréhensible et agréable (prosodie, voix). Les points obscurs concernant l’équivalence entre discours de départ et discours d’arrivée ne viendront à la surface qu’en cas d’analyse/comparaison entre les deux par une personne tierce, dans un temps successif (journalistes, analystes, chercheurs).

A la lumière de l’analyse effectuée et des considérations mises en évidence, on peut conclure qu’il existe un impact majeur de l’interprète sur la scène médiatique. Sa présence à la télévision modifie le cadre général de l’interaction, qui le voit parmi les acteurs de l’événement communicatif. Sa participation à part entière l’élève au rang de protagoniste de la situation, assujetti, ainsi que les autres interactants, aux impératifs de la mise en scène médiatique et au caractère essentiel de la spectacularisation. Ce rôle de protagoniste, propre aux deux premiers cas de figure présentés, s’estompe et se transforme dans le troisième cas, dans lequel l’interprète assume la fonction de « rapporteur » d’une interaction primaire, à laquelle il n’est pas nécessaire, à l’intérieur d’une interaction médiatique secondaire, pour laquelle il est utile et incontournable.
Il est indéniable que ces résultats font trembler les frontières du rôle d’interprète qui a longtemps été contenu dans ses fonctions. Ils nous invitent à saisir l’occasion de parcourir le chemin indiqué par les nouvelles pistes de recherche, que cette perspective médiatique offre aux études sur l’interprétation dans différents pays et cultures.

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Caterina Falbo
Scuola Superiore di Lingue Moderne per Interpreti e Traduttori, Università di Trieste

 

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