L’expression de la requête dans les variétés historiques du français : indices sur l’évolution de la politesse verbale

Birgit Frank (Würzburg)


1. Introduction

Les recherches suivantes traitent la question de la communication interculturelle d’un point de vue plutôt inaccoutumé, puisqu’elles ne comparent pas le français avec une autre langue moderne, mais se concentrent sur les variantes historiques de la langue française elle-même. En face de la variation culturelle caractérisant les différentes époques de l’histoire française, il faut bien s’attendre à des divergences dans le domaine de la pragmatique des textes. Ainsi la lecture de textes historiques peut être comparée à la communication entre interlocuteurs de langues différentes.

Un exemple en est la verbalisation des requêtes à des époques différentes de l’histoire du français, et surtout l’effet produit par les formes verbales respectives en terme de politesse, de neutralité ou d’impolitesse.

Les recherches présentées ici sont issues d’un projet réalisé à l’université de Würzburg. Le corpus comprend 40 textes fictionnels et non-fictionnels de genres différents datant du 11e au 20e siècle. Dans chacun de ces textes, l’analyse englobe 1000 lignes de dialogue (soit à travers le discours direct des personnages d’un roman ou d’une pièce de théâtre, soit à travers les interventions dans des conversations réelles). Au total, cela permet de découvrir 5233 expressions différentes de la requête dans le sens le plus large du mot, qui ont été catégorisées selon le type de requête (p. ex. requêtes au sens propre, ordres, conseils, etc.) et aussi selon l’effet produit, à savoir, poli, neutre ou impoli. Le présent article s’occupe principalement des résultats concernant les requêtes au sens propre, c’est-à-dire celles qui
se rapportent à une action physique ou à un bien matériel,
sont émises dans l’intérêt du locuteur et
où l’interlocuteur a une option de refus.
Parmi elles, il sera surtout question des actes qui produisent un effet de politesse.

2. Le foyer des requêtes polies

2.1. Types de verbalisation

Dans un premier temps, il convient de résumer brièvement les manières possibles de verbaliser une requête. La recherche se concentre traditionnellement sur le foyer, c’est-à-dire la partie de la proposition qui transporte principalement l’intention de requête. Ici, on peut dégager les catégories suivantes :

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L’ordre dans lequel des formes citées sont présentées ici correspond à leur degré d’indirection : tandis que l’impératif est la forme canonique directe, les expressions avec peux-tu et veux-tu, p. ex., sont plus indirectes dans le sens que la valeur verbale n’est pas celle d’une requête, mais d’une question : littéralement la phrase peux-tu fermer la porte ? signifie seulement ’es-tu capable de fermer la porte ?’. Bien sûr, ces formes sont aujourd’hui ritualisées, si bien qu’elles apparaissent plus directes que d’autres structures, par exemple les allusions (cf. Frank, à paraître).

2.2. Evolution du foyer

Presque toutes les formes citées sont documentées tout au long de l’histoire du français. Mais leur valeur stylistique, ainsi que leur fréquence, ont été soumises à une variation considérable. Aujourd’hui on lit souvent que l’impératif est une forme brutale qu’on n’utilise que dans des ordres ou dans des requêtes impolies. Même pour le français moderne ce n’est pas toujours vrai. Mais dans le passé, l’impératif était encore beaucoup plus courant dans les requêtes polies, ce que l’on peut voir dans le diagramme suivant :

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Le diagramme contient, de gauche à droite, les textes du corpus, alignés par ordre chronologique. Par exemple le texte le plus à gauche (La Vie de Saint Alexis) date du 11e siècle, puis vient la Chanson de Roland, après Erec et Enide (du 12e siècle) etc., jusqu’au roman 99F (de la fin du 20e siècle).

Le graphe montre le nombre des requêtes polies formulées à l’impératif. Par exemple, dans la Vie de Saint Alexis il y a 5 requêtes polies de ce genre, dans la partie analysée de la Chanson de Roland 7, dans Huis Clos une, et dans la Peste (de Camus) et le roman 99F aucune. Ces fréquences peu élevées sont dues au fait que la présentation se limite ici uniquement aux requêtes polies. Bien sûr, les autres types de requête étudiés dans notre projet sont souvent plus fréquents.

Comme on le voit, la forme impérative fut utilisée beaucoup plus souvent dans les requêtes polies du Moyen Age que dans celles des époques plus récentes. Au cours des premiers siècles, on trouve presque toujours pour le moins 5, quelquefois 10 à 11 exemples, tandis que dans la plupart des textes du 20e siècle, il n’y a plus aucun exemple d’une requête polie formulée à l’impératif.

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Les autres formes verbales sont beaucoup plus rares que l’impératif, mais en général on peut constater un développement semblable : tandis qu’elles apparaissent avec une certaine régularité au Moyen Age, on ne les trouve presque plus aujourd’hui.

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Le plus grand nombre des formes performatives, par contre, se rencontre aux 15e et 16e siècles, époque où le nombre des exemples à l’impératif avait déjà baissé.

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Les formes avec des verbes modaux, elles aussi, n’apparaissent que peu au Moyen Age ; dans la partie analysée de plusieurs œuvres, il n’y en a aucun exemple. Au fil du temps, elles se rencontrent plus régulièrement, mais les résultats les plus élevés ne figurent qu’aux 19e et 20e siècles. Un autre phénomène révélateur, qui ne se voit pas dans le diagramme, consiste dans le fait que la question avec le verbe pouvoir, p. ex. peux-tu faire telle chose, ne semble avoir été ritualisée avant le 17e siècle dans les requêtes. Avant cette date, on n’en trouve presque pas d’exemples, et ceux qui existent doivent toujours être interprétés dans leur sens littéral. Ainsi, la question Mais dittes moy, pourriez vous venir a pié jusques au chastel avecques moy ? (Perceforest l. 4890s) est adressée à une personne blessée. Cela signifie que cette forme, qui est si fréquente aujourd’hui, est loin d’être universelle dans les requêtes, comme on l’a souvent affirmé (cf. Frank 2005).

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Pour les structures conditionnelles, on voit peu de développement.

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Les questions proprement dîtes pour exprimer une requête sont généralement rares. Pourtant il faut constater qu’il y a du moins un usage régulier à partir du 19e et du 20e siècle.

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Les requêtes par allusions, finalement, se trouvent à tous les siècles, mais la plupart n’apparaît vraiment qu’à partir de la deuxième moitié du 17e siècle.

En général, on peut constater une tendance vers l’expression indirecte. Celle-ci se dessine de manière encore plus évidente quand on ne regarde pas le nombre absolu, mais le pourcentage des formes respectives dans les œuvres différentes :

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Les colonnes montrent le pourcentage des requêtes polies verbalisées à l’aide des diverses formes citées. Par exemple, dans la Vie de Saint Alexis plus de 80% des requêtes polies sont formulées à l’impératif (marquées en rouge), dans la partie analysée de la Chanson de Roland presque 80%, dans Huis Clos moins de 10%, et dans la Peste (de Camus) et le roman 99F aucune. Par contre, le nombre des requêtes indirectes augmente énormément. A partir de la deuxième moitié du 19e siècle, les requêtes polies sont presque exclusivement formulées de façon plutôt indirecte : à l’aide de verbes modaux, en forme de question ou par allusion (marquées en couleurs bleuâtres).

Avant de chercher les explications de ce développement, rappelons que les résultats présentés ici ne se rapportent qu’aux requêtes polies. Pour d’autres types de requête, le passage à l’expression indirecte est beaucoup moins net et se produit plus tard dans l’histoire. Par exemple dans les demandes qui ne sont ressenties ni comme polies ni comme impolies, l’impératif figure jusqu’au 20e siècle ; seulement dans les deux derniers ouvrages on ne le trouve presque plus. De même, dans les ordres on utilise encore aujourd’hui aussi des formes directes.

3. Évolution des stratégies de politesse

Etant donné que le développement esquissé est surtout visible dans les requêtes polies, on peut avancer la théorie que la politesse verbale peut, du moins en partie, contribuer à son explication.

A l’époque moderne une expression semble plus polie si elle implique une certaine optionalité dans le sens qu’elle « [donne] (du moins théoriquement) une option de refus à l’allocutaire » (Manno 2002). Cette optionalité est principalement impliquée par quelques expressions indirectes qui cachent apparemment la nature de l’acte de langage. Quand on demande à quelqu’un s’il peut faire telle ou telle chose, par exemple, on lui permet de formuler un prétexte qui se fonde sur le sens littéral de cette question. Même lors des occasions où l’intention de requête est parfaitement claire, cette formule implique donc que le locuteur est disposé à accepter un refus. Au contraire, une expression plus directe et moins ambiguë, obligeant l’interlocuteur à refuser ouvertement de réaliser l’acte requis, pourrait être embarrassante pour celui-ci comme pour son auteur.

Compte tenu du grand nombre de formules directes au Moyen Age, on pourrait, à première vue, supposer que le langage était généralement moins poli au Moyen Age. Dans les actes de parole comme l’ordre, cela s’explique assez facilement : on peut alléguer que la structure hiérarchique de la société féodale rendait des considérations de politesse superflues dans l’interaction avec des gens de condition inférieure. Pourtant, la statistique présentée se rapporte précisément aux requêtes polies. Évidemment, ici les formes directes n’empêchent pas un effet de politesse. On peut donc conclure que ce n’est pas la politesse en soi qui n’était pas encore répandue, mais seulement le type de politesse prédominant aujourd’hui. Plus précisément, il s’agit là de ce que Brown et Levinson appellent la « politesse négative ».

3.1. Aspects de la politesse verbale

Vu le degré de notoriété du modèle de Brown et Levinson il n’est pas nécessaire de le présenter ici dans tous les détails. Il suffit de rappeler qu’au centre de leurs explications se situe la « face » des interactants, qui présente deux aspects (Brown/Levinson 1987:61) :

positive face : « the positive consistent self-image or ’personality’ (crucially including the desire that this self-image be appreciated and approved of) claimed by interactants »
negative face : « the basic claim to territories, personal preserves, rights to non-distraction – i.e. to freedom of action and freedom from imposition »

La face positive correspond donc à l’image des interactants négociée dans la conversation qui se fonde grosso modo sur le sentiment d’être accepté ; elle est valorisée par l’empathie, les formules qui verbalisent l’estime, la cordialité, l’intimité, les soins qu’on prend pour le bien-être de l’autre, etc.

La face négative, par contre, se rapporte au territoire personnel de l’autre, son droit aux distances, sa liberté d’action, etc. Voilà aussi pourquoi l’expression d’optionalité est considérée comme polie : elle sert à concéder le maximum de liberté d’action possible.

3.2. Analyse d’exemples

Pour comprendre la différence entre les stratégies du Moyen Age et celles qui sont usuelles aujourd’hui, regardons maintenant quelques exemples de requêtes du 11e, 14e et 20e siècle. Le premier exemple est tiré de la Vie de Saint Alexis. Alexis, déguisé en mendiant, demande à être hébergé par son père [1] :

Eufemïen, bel sire, riches hom !/ Quar me herberges, pur Deu, an tue maison./ Suz tun degret me fai un grabatum/ Empur tun filz dunt tu as tel dolur./ Tut soi amferm, si m‘pais pur sue amor. (Alexis v. 216 ss)

Le deuxième exemple se trouve dans une Manière de langage anglo-normande du 14e siècle ; le locuteur est un marchand qui refuse un crédit :

Et pur ce, beau sir, je vous en pri tant cherment com je puisse que voillés paier mon argent tout ensemble ore a ma grant necessitee sanz loigne dilay. Et vraiment, sir, je vous appresteray un autre foitz voluntiers derechef atant. (Manière, p. 20).

Dans le troisième, qui est tiré de la Peste de Camus, le journaliste Rambert, qui est en quarantaine, demande au médecin Rieux un certificat à l’aide duquel il compte obtenir une permission de quitter la ville.

Mais je vous ennuie [...]. Je voulais seulement vous demander si vous ne pouvez pas me faire un certificat où il serait affirmé que je n‘ai pas cette sacrée maladie. Je crois que cela pourrait me servir. (Peste, p. 100)

On constate à première vue que les formes du foyer, à savoir herberges, fai, pais, je vous en pri, je voulais vous demander si vous ne pouvez pas ne constituent qu’une partie des requêtes, et que l’effet produit est en grande partie influencé par le contexte, notamment par les modalisations et les actes subsidiaires. C’est grâce à eux que la demande du premier exemple apparaît même comme une supplication.

Ce qui frappe surtout, c’est que dans les requêtes du Moyen Age, il y a beaucoup d’expressions qui intensifient l’acte de la requête : car (qui correspond au fr. mod. donc) et pur Deu dans la Vie de Saint Alexis, tout ensemble, ore ’maintenant’ et sanz loigne dilay dans la Maniere de langage. Rien de ce genre ne se voit dans le passage du 20e siècle. Au Moyen Age il y a encore d’autres expressions qui rendent la demande plus pressante : dans le premier exemple, l’adresse riches hom insinue qu’Euphémien a la possibilité matérielle d’héberger et de nourrir le mendiant. Mais en plus, c’est aussi une sorte de marque honorifique qui valorise sa face positive. De même, Empur tun filz dont tu as tel dolur et pur sue amor intensifient la demande, mais témoignent aussi d’une sorte d’empathie avec Eufemien et ses besoins, ce qui renvoie également au domaine de la face positive. Tut soi amferm est un argument pour soutenir la prière ; dans le même temps le locuteur se présente comme étant faible et dépendant de l’interactant, ce qui montre qu’il n’est pas en état d’enfreindre la liberté d’action de celui-ci. Il en va pareillement avec l’expression a ma grant necessitee de la Manière de langage. Cela veut dire que les formes de renforcement sont typiques du langage du Moyen Age, mais que celles-ci n’excluent pas nécessairement la politesse.

Passons aux aspects purs de la politesse. Ici il faut signaler d’abord les formes d’adresse du Moyen Age telles que bel sire et beau sir. Celles-ci appartiennent sans doute au domaine de la face positive. Il en va de même avec tant cherment com je puisse et aussi avec l’acte commissif je vous appresteray un autre foitz voluntiers derechef atant qui montre de la considération pour les besoins de l’autre. Seul voillés verbalise la volonté de interlocuté, ce qui peut être interprété comme un signe de respect de sa liberté d’action et ainsi de sa face négative [2].

Dans l’exemple du 20e siècle, par contre, presque tous les moyens verbaux renvoient à la face négative. D’abord il y a l’excuse Mais je vous ennuie, puis le performatif enchâssé je voulais vous demander. L’imparfait de cette forme désactualise l’action de la requête, l’adverbe seulement la minimise, la négation si vous ne pouvez pas transmet l’action demandée dans la sphère de l’irréel, tout comme le conditionnel serait, obligatoire dans ce contexte. Dans la phrase suivante il y a l’expression subjective je crois, et de nouveau le conditionnel dans la forme pourrait. Seule l’indication que l’action demandée pourrait servir à Rambert implique peut-être l’attente que Rieux fasse volontiers quelque chose pour lui, ce qui pourrait à la rigueur être interprété comme présupposant sa générosité ; dans ce cas, cela concernerait (vaguement) la face positive de Rieux.

Quand nous regardons les exemples, nous constatons que presque toutes les stratégies verbales de politesse du Moyen Age visent la face positive, tandis que celles du 20e siècle se rapportent à la face négative.

Naturellement, des stratégies de politesse positive existent encore aux 20e et 21e siècles. Inversement, au Moyen Age, on trouve quelquefois des formes visant la face négative, mais celles-ci sont presque uniquement documentées dans le roman courtois, et même là, elles ne sont pas très fréquentes. Même si le genre du texte joue un rôle considérable, on peut dire qu’en général les stratégies sont plutôt distribuées comme dans nos exemples cités. L’atténuation commence à se dessiner dans le roman courtois, mais ne devient la règle qu’aux 16e et 17e siècles.

Cela est documenté dans le schéma suivant, qui représente le pourcentage des différents types de politesse dans les requêtes analysées. A part les requêtes qui se réfèrent à la face positive ou à la face négative, on en trouve aussi qui visent à la fois la face positive et la face négative. En plus, il convient de retenir des requêtes intensifiées polies :

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Comme il semble quelquefois difficile de déterminer quel effet de politesse est produit par une forme donnée, il faut signaler que les pourcentages indiqués ici sont nécessairement subjectifs. Pourtant les tendances sont si nettes que la subjectivité de quelques interprétations individuelles ne devrait pas les dévaloriser.

On peut donc constater que la stratégie typique du Moyen Age était évidemment l’expression directe, parfois même intensifiée, accompagnée de moyens compensatoires se référant à la face positive, p.ex. des formes d’allocution (beaus amis) et des actes subsidiaires (nous en avons vu un en particulier, l’acte commissif ; mais on trouve aussi la flatterie, la bénédiction, etc.). Le français moderne, par contre, préfère les expressions indirectes, souvent atténuées, qui impliquent l’optionalité et sont ainsi au service de la politesse négative.

4. Interprétation sociohistorique

On peut se demander le pourquoi d’un tel changement concernant les stratégies de politesse. Si la face négative est associée à la liberté d’action, il faut d’abord considérer les principes sociaux liés à cet idéal.

La société féodale du Moyen Age était basée sur les principes de la hiérarchie et de la solidarité. La liberté de l’individu y jouait un rôle inférieur. Ce qui comptait, c’étaient les liens personnels dans un groupe défini (d’abord la famille, dans le sens le plus large, mais aussi l’ensemble des vassaux d’un seigneur qui étaient unis par ce qu’on appelait l’amitié). Tout cela révèle naturellement une grande affinité avec les stratégies de politesse visant la face positive – on se rappelle que Brown et Levinson l’associent avec le type de comportement dans un in-group. Bien sûr, on trouve aussi des traits d’individualisme au Moyen Age (p.ex. dans le personnage d’Abélard), mais ce n’est pas le trait prédominant de cette époque – tout comme les quelques exemples qui visent la face négative : ils existent, mais ne jouent qu’un rôle subordonné.

L’individualisme s’affirme au début de l’âge moderne, dans le contexte de la Renaissance ; là, il s’établit dans toutes sortes de domaines : dans celui de la religion avec le protestantisme, dans celui des arts avec les portraits, dans celui de la philosophie avec les idées de Descartes dont les théories prennent comme point de départ le moi : Cogito, ergo sum. En conséquence se dessinent maintenant des stratégies de politesse qui aident l’interlocuteur à maintenir sa liberté et à garder ses distances. Il est certain que, dans le même temps, les structures hiérarchiques persistent encore. La position de l’individu dans la société joue toujours un rôle décisif.

Dans les siècles plus proches de nous, les principes de la Révolution, au moins ceux de la liberté et de l’égalité, se sont imposés, et c’est surtout la liberté d’action qui est devenue un point central idéologique de la société actuelle ; comme nous l’avons vu, chez Brown et Levinson c’est aussi un point central de la face négative. Le principe d’égalité a eu pour effet qu’on renonce aujourd’hui aux expressions de déférence extrême. En plus, le locuteur moderne semble avoir peur d’apparaître autoritaire en utilisant des formules qu’on trouve aussi dans les ordres. A mon avis c’est la raison principale pour laquelle on juge la présence de formes directes, telles l’impératif, insupportable dans les requêtes polies d’aujourd’hui.

5. Conclusion


Pour terminer, on peut tirer les conclusions suivantes :
- Les formes indirectes ne sont pas prédominantes universellement. Cela vaut surtout pour les questions concernant la possibilité d’une action (peux-tu...), qui ne sont pas généralement employées en tant que requêtes indirectes.
- Si l’équation indirect = poli et direct = impoli est douteuse pour les langues modernes, elle est absolument indéfendable pour les époques plus anciennes du français (et probablement aussi pour celles d’autres langues), où les formes directes prédominent aussi dans les requêtes polies. Il s’agit là principalement d’une forme de politesse qui vise la face positive de l’interlocuteur.
- Le contexte joue un rôle central dans l’interprétation des requêtes.
- L’effet stylistique produit par telle ou telle forme dépend de la situation culturelle. Dans la société actuelle, où la liberté d’action joue un rôle central, l’impératif tend à être exclu des requêtes polies, parce qu’il ne verbalise pas l’optionalité de l’action requise. Dans les époques plus anciennes cela ne posait aucun problème. Les stratégies de politesse se concentraient à cette époque sur d’autres aspects de la face, surtout la face positive.

A cause de ces différences culturelles il faut se méfier de ses propres intuitions en interprétant le degré de politesse d’actes de parole historiques. Pour illustrer cela, on peut fournir un dernier exemple. Il s’agit des mots d’un voyageur dans une auberge, où celui-ci partage son lit avec un autre client, comme c’était habituel à l’époque :

Trahez vous la, beau sir, quar vous suez si fort que je ne puisse pas [endurer que vous me touchez] point, et estanchez le chandele tot. (Manière p. 36:6s)

L’argument que le locuteur utilise pour motiver sa première requête, à savoir que son interlocuteur « sue » et que sa présence corporelle lui est par conséquent désagréable, serait aujourd’hui compris comme une provocation. De même l’expression directe à l’impératif (trahez et estanchez) ainsi que l’intensification tot pourraient être interprétées comme une offense. A la lumière de ce que nous venons de dire, on comprend pourtant qu’à l’époque de tels énoncés étaient tout à fait normaux. Bien sûr, ce serait sans doute aller trop loin que de classer le passage cité parmi les requêtes polies. Pourtant, il n’est certainement pas complètement impoli. Cela se voit aussi dans la réaction de l’interlocuteur, qui n’est pas du tout irrité.

Le point de départ de cet article était l’hypothèse selon laquelle les variétés historiques du français se distinguent aussi dans le domaine pragmatique. Il est à souhaiter que les résultats présentés ici puissent contribuer à donner une idée de cette variabilité.

Notes bibliographiques

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- Flaubert, Gustave, Correspondance, éd. par Louis Conard 1926-1933, http://www.univ-rouen.fr/flaubert/0...

20e siècle
- Proust, Marcel, A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann II : Un amour de Swann, Paris : Gallimard, 1954.
- Gide, André – Paul Valéry, Correspondance, éd. par Robert Mallet. Paris : Gallimard, 1955.
- Camus, Albert, La Peste, Paris : Gallimard, 1947.
- Sartre, Jean-Paul, Huis Clos, dans : Jean-Paul Sartre, Théâtre, Paris : Gallimard, 1947.
- Ludwig, Ralph, Korpus : Texte des gesprochenen Französisch, Tübingen : Narr, 1988.
- Beigbeder, Frédéric, 99 francs, Paris : Grasset, 2000.

[1] Traduction en francais moderne : « Euphémien, cher seigneur, homme puissant, héberge-moi donc, au nom de Dieu, dans ta maison ; sous ton escalier fais-moi un grabat en souvenir de ton fils, pour lequel tu éprouves telle douleur. Je suis très malade, nourris-moi donc par amour pour lui ». Traduction tirée de : http://www.unibuc.ro/eBooks/lls/Mih... (25/4/2007)

[2] En fait, si l’on considère un contexte encore plus large, on trouve aussi d’autres formules qui relèvent du domaine de la politesse négative, p. ex. une excuse. En général, le passage de la fin du 14e siècle présente un mélange des deux stratégies, préfigurant déjà l’époque de transition (15e – début du 17e siècle).

 

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