L’expression de l’affect dans l’interaction en situation de contact des langues et cultures : à l’interface des compétences sémantique et pragmatique

Olga Galatanu


Introduction

Parmi les distinctions que proposent habituellement les approches du domaine pluridisciplinaire de la « communication interculturelle », deux concernent directement l’apprentissage des langues étrangères :
- d’une part, la distinction entre la compétence linguistique (y compris sémantique et / ou lexicale) et la compétence pragmatique (entendue comme l’ensemble des savoirs, savoir-faire et savoir- être interactionnels),
- et, d’autre part, à l’intérieur même de la compétence culturelle, la distinction entre les stéréotypes culturels et les stéréotypes linguistiques, inscrits dans la signification des entités linguistiques (mots, syntagmes, expressions figées, dictons, proverbes).

Les liens qui existent entre la compétence pragmatique (en termes de fluidité, mais surtout de pertinence) et la compétence sémantique, au niveau de l’acquisition non seulement des aspects référentiels des significations lexicales mais aussi et surtout du potentiel discursif, argumentatif de ces significations (Anscombre Ducrot, 1983, Anscombre, 1995, Ducrot, 1995, Galatanu, 2004, 2006, 2007), représentent justement un espace de rencontre de l’ensemble des termes de ces deux distinctions .

Plusieurs domaines de l’interaction verbale sont particulièrement concernés par ces liens. Ainsi, parmi les indicateurs de la compétence interculturelle, l’expression pertinente de l’affect, fait partie des objets d’étude qui se situent à l’interface du culturel et du linguistique, de la compétence pragmatique et de la compétence sémantique.

La recherche proposée s’inscrit parmi les approches interculturelles, d’analyse des situations de contact. Elle porte sur la réalisation des actes de langage « menaçants » du « territoire » et / ou de l’image publique du destinataire et / ou de l’énonciateur lui – même (Gofmann, 1974, Gusdorf, 1977, Galatanu, 1986, Kerbrat – Orecchioni, 1990, 1992, 2005), actes qui sont, en général, de par leurs « règles constitutives », porteurs d’affects négatifs : <menacer>, <avouer>, <blâmer>, <accuser>, <s’excuser> .

Notre hypothèse est double :
- Dans les échanges des locuteurs de deux langues / cultures différentes, l’une des sources des malentendus et des tensions interpersonnelles de la communication exolingue, se trouve dans l’emploi non-conforme à leur protocole sémantique des mots porteurs de valeurs affectives, positives et, a fortiori, négatives ;
- En immersion, l’expression de l’affectif prend des formes plus analytiques, conformément à une stratégie d’évitement maximal de la dimension menaçante de tout acte de langage et, en particulier, des actes de langage menaçants de par les valeurs affectives négatives qui les sous-tendent.

La recherche s’inscrit dans le cadre théorique d’une approche de la signification linguistique et du sens discursif à l’interface de l’analyse linguistique du discours et de la sémantique lexicale : la « Sémantique des Possibles Argumentatifs » (désormais la SPA) (Galatanu, 2004, 2005,2006, 2007).
- Sur le plan sémantique, cette approche permet de rendre compte à la fois de la partie plus stable de la signification linguistique et du cinétisme des stéréotypes, ancrés culturellement, attachés de façon relativement durable aux éléments de ce noyau stable.
- Sur le plan de l’analyse du discours dans les interactions verbales, elle permet de rendre compte des mécanismes sémantico -discursifs et pragmatico – discursifs de construction du sens, à travers la réalisation linguistique des actes de langage, dans une approche que nous avons appelée « Analyse Linguistique du Discours » – ALD (Galatanu, 1997, 1999, 2000) ;
- Sur le plan de l’Acquisition des langues étrangères/secondes, elle nous a permis aussi de faire des hypothèses sur les liens entre la compétence pragmatique et la compétence sémantique et notamment sur l’acquisition de ces deux compétences par les apprenants d’une langue étrangère / seconde.

Notre exposé se fera en trois parties :
- Le cadre théorique : pour une approche sémantico-pragmatique argumentative de l’acte illocutionnaire
- Les actes illocutionnaires menaçants dans la perspective de la SPA
- Conclusions et perspectives

1. Le cadre théorique : pour une approche sémantico -pragmatique argumentative de l’acte illocutionnaire

1.1. La sémantique des possibles argumentatifs (SPA) et ses incidences sur la description des actes et des marqueurs « illocutionnaires ».

La SPA est un modèle de représentation de la signification lexicale, entendue comme la reconstruction de cette signification à partir des hypothèses émises dans et par l’interprétation du sens de différentes occurrences d’emploi des lexèmes concernés, Cette approche est : associative, holistique, encyclopédique et dynamique et analyse la signification au niveau de trois strates :
- Le noyau : traits de catégorisation sémantique (Putnam,1994), ou propriétés essentielles
- Les stéréotypes : ensemble ouvert d’associations des éléments du noyau avec d’autres représentations, constituant des blocs d’argumentations internes (Carel, Ducrot, 1999)
- Les « possibles argumentatifs », séquences discursives déployant, dans des blocs d’argumentation externe, l’association du mot avec un élément de son stéréotype, séquences calculées à partir des stéréotypes.
La SPA permet, entre autres de rendre compte de l’inscription des valeurs modales dans le noyau ou les stéréotypes de la signification lexicale, tout en préservant le statut « argumentatif » du sens discursif.

1.2. L’acte et le marqueur illocutionnaires dans la SPA
L’acte illocutionnaire est décrit, dans notre approche, comme une forme de manifestation du processus de modalisation discursive, la modalisation discursive pouvant être définie comme l’inscription dans l’énoncé, par un marqueur linguistique, de l’attitude du sujet parlant à l’égard du contenu de son énoncé et à l’égard de la fonction qu’il est censé avoir dans l’interaction verbale dont il participe. (Galatanu, 1997, 2000).

Les fonctions discursives modales (Galatanu ; 1997, 2000), sont évaluatives de l’acte discursif dans son ensemble : du contenu sémantique de l’énoncé orientation et de sa valeur dans la communication, valeur interactive ou illocutionnaire. L’acte illocutionnaire peut être défini donc comme un phénomène de modalisation discursive, qui inscrit dans le sens de l’énoncé produit, une configuration d’attitudes modales qui sous –tendent l’intention illocutionnaire (exemples (i), (ii)) :

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Le marquage linguistique direct de l’intention illocutionnaire (Searle,1969) inscrit, dans le sens de l’énoncé non seulement la valeur interactive, mais également des valeurs subjectives et intersubjectives (comparer (iii) et (iii’) et (iv) et (iv’) :

(iii) Je suis certaine que je l’ai vu voler ce sac.
(iii’) J’affirme / je jure que je l’ai vu voler ce sac
(iv) Je veux / voudrais que tu me laisses seul.
(iv’) Je t’ordonne de me laisser seul / de quitter la maison.

Nous pouvons formuler, à l’interface de l’analyse des actes discursifs dans l’interaction verbale et de la SPA, deux hypothèses :

H1. Les mots utilisés pour effectuer les actes de langage, dont les valeurs illocutionnaires complexes sont décrites en termes d’universaux sémantiques [1] (Peeters, 1993, Wierzbicka, 1996, 1999) associent aux éléments stables et universels qui forment le noyau signifiant de ces actes, des représentations différentes, en fonction des langues et cultures différentes dans lesquelles les actes sont performés. Pour les verbes ordonner, enjoindre, to command, a ordona , etc qui réfèrent à l’acte ORDONNER, le noyau de signification sera, dans notre approche « vouloir dire vouloir faire & pouvoir faire D ne pas pouvoir ne pas faire P ». Ces verbes sont néanmoins porteurs d’associations d’éléments de leur noyau avec d’autres représentations, marquées culturellement et évolutives qui participent à la construction de significations à potentiels discursifs différents d’une culture à l’autre.

H2. La compétence pragmatique, dont l’indicateur principal est la pertinence interactionnelle et culturelle des actes de langage, est proportionnelle, voire congruente, avec la compétence sémantique acquise au niveau des stéréotypes de la signification des marqueurs illocutionnaires (les entités linguistiques qui activent dans le discours l’intention illocutionnaire).

2. Les actes illocutionnaires menaçants dans la perspective de la SPA

2.1. « La sémantique » de « l’acte illocutionnaire menaçant » : l’acte illocutionnaire MENACER/ actes illocutionnaires menaçants

Nous avons classé l’acte illocutionnaire MENACER, acte commissif dans la taxinomie de Searle (Searle, 1975), parmi les actes « performatifs, non factitifs, directs / commissifs, négatifs » (Galatanu, 1984, 1988, 2004),.

L’application du modèle de description des règles de performance heureuse de l’acte illocutionnaire PROMETTRE (Searle, 1969), ou des conditions de « raisonnabilité » de l’acte qui sous-tendant le « postulat de conversation » Gordon& Lakoff, 1973), auxquelles nous avons ajouté une règle concernant l’état affectif (être en colère), permet de décrire l’acte MENACER comme le prototype de « la menace illocutionnaire » des faces positive et négative aussi bien du sujet parlant que de son destinataire (Gofmann, 1974, Gusdorf, 1977, Kerbrat-Orecchioni, 1990, 1991, 2005).

Mais « la menace » des faces positives (l’image publique) et négatives (l’indépendance) que l’acte de langage représente en général, la « mise en danger » de l’une de ces deux faces, du sujet parlant et / ou du sujet destinataire ne remplit pas toutes les conditions que l’acte MENACER remplit conformément à la description que nous en faisons.

Nous avons choisi de travailler ici sur la « menace illocutionnaire », entendue comme la mise en danger de l’une ou des deux faces de l’un ou des deux acteurs de la communication verbale, de par la configuration modale même qui sous-tend l’intention illocutionnaire spécifique de l’acte.

L’acte « PRIER » représente, par exemple une menace pour l’image publique du sujet parlant qui se met en position d’infériorité et de dépendance par rapport au destinataire, au niveau de la modalisation discursive illocutionnaire (l’exemple iii), mais il ne représente un danger, une menace, pour l’indépendance du destinataire qu’au niveau méta- discursif, du principe de coopération. La raison est que cet acte est un acte non-coercitif, mais incitatif (la décision de la performance de l’acte prédiqué en P appartient au destinataire et non au sujet parlant).

2.2. Les hypothèses sur la réalisation linguistiques des actes menaçants illocutionnaires, dans des situations de contact des langues et cultures

Nous formulons deux hypothèses sur la performance des actes illocutionnaires menaçants, qui actualisent, en la particularisant pour la zone pragmatico -sémantique concernée ici, l’hypothèse formulée dans première partie de notre exposé :

H1.1. Les verbes illocutionnaires performatifs qui réalisent, en structures performatives, les actes illocutionnaires menaçants sont porteurs de stéréotypes linguistiques marqués par les stratégies culturellement différentes d’évitement de la « menace illocutionnaire » et qui se manifestent de manière forte en situation de contact des langues, mais également de cultures différentes dans la même communauté linguistique (professionnelles, socio -culturelles)

H1.2. Les actes illocutionnaires menaçants de par leur configuration modale représentent l’espace privilégié des stratégies d’évitement et donc des processus de « figuration » (Gofmann, 1976, Watzlawick, Helmick-Beavin & Jackson, 1972, Brown & Levinson, 1978, Kerbrat-Orecchioni, 1992,2005), voire d’insertion du silence comme réalisateur des actes menaçants l’image publique du sujet parlant, comme dans le cas de l’acte AVOUER (Galatanu, 1986).

Le corollaire de l’hypothèse H1, particularisée sous les hypothèses H1.1. et H1.2 nous permet de formuler la double hypothèse que nous avons annoncée dans l’introduction de notre exposé :

H2.1. Dans les échanges des locuteurs de deux langues / cultures différentes, l’une des sources des malentendus et des tensions interpersonnelles de la communication exolingue, se trouve dans l’emploi non- conforme à leur protocole sémantique des mots porteurs de valeurs affectives, positives et, a fortiori, négatives ;

H2.2. En immersion, l’expression de l’affectif prend des formes plus analytiques, conformément à une stratégie d’évitement maximal de la dimension menaçante de tout acte de langage et, en particulier, des actes de langage menaçants de par les valeurs affectives négatives qui les sous-tendent.

2.3. Analyse et interprétation d’un corpus

Les quatre hypothèses convoquent trois protocoles de recherche différents, mais complémentaires au niveau de l’interprétation des données empiriques recueillies dans le cadre de chacun de ces protocoles :

2.3.1. Protocole 1

La validation de l’hypothèse H1.1. mobilise une analyse sémantique, qui, dans le cadre théorique de la SPA s’appuie sur l’analyse des discours lexicographiques, suivie de l’analyse du déploiements du potentiel discursif dans des corpus de textes, entendus comme produits de discours oraux, mais également écrits. Cette approche sémasiologique s’intègre dans une démarche qui comprend en amont et en aval une approche onomasiologique :
- en amont, la conceptualisation du champ des actes illocutionnaires,
- et an aval, une analyse confrontative des verbes illocutionnaires performatifs qui « réalisent » en plusieurs langues chacun des actes illocutionnaires menaçants, décrits en termes de configurations modales (des universaux sémantiques (Peeters, 1993, 1994,Wierzbicka, 1996, 1999), comme noyaux sémantiques des marqueurs performatifs (Galatanu, 1978, 1988, à paraître).

2.3.2. Protocole 2

La validation de l’hypothèse H1.2. s’inscrit dans un autre protocole d’enquête socio – linguistique, mettant en œuvre un grand nombre de paramètres. Le travail que nous avons fait sur une centaine de romans modernes reproduisant des séquences conversationnelles (Galatanu, 1978, 1988) n’a qu’une valeur indicative sur ce que l’on doit chercher dans une recherche sur les réalisateurs préférentiels des actes de langage menaçants et sur la mise en place du protocole du recueil des données.

2.3.3. Protocole 3

Le programme de recherche portant sur les hypothèses H.2.1. et H.2.2., qui est l’objet de notre exposé, comporte deux étapes :

(1) Une étape d’analyse de données « élicitées », dont l’avantage est de permettre le recueil déjà orienté vers l’objectif de la recherche
(2) Une étape de recherche sur des données « naturelles » et de confrontation des résultats avec les résultats de la première étape.
Nous avons choisi de travailler sur des données « élicitées » et d’utiliser le DCT (Discourse Completion Test) qui présente l’avantage de permettre au chercheur de noter des comportements verbaux difficilement observables autrement (Blum - Kulka& Olshtain, 1984). Le questionnaire a été adressé à 6 jeunes chercheurs, en immersion, de nationalités différentes et dans une fourchette d’âge allant de 27 à 32 ans : un Brésilien (B), une Grecque (G), une Roumaine (R), une Ukrainienne, une arabophone d’un pays non francophone (A) et une Tunisienne (T) .
Ce travail va être complété avec celui sur des réponses données par des jeunes chercheurs des mêmes nationalités mais dans leur pays d’origine. L’espace de cet exposé nous permettra de donner seulement les résultats de cette première enquête.
(3) Une troisième étape portera sur un corpus formé de :

- d’une part, de quatre échanges autour de thèmes conflictuels entre 4 étudiants français en interaction avec 4 étudiants non natifs du français : italien, espagnol, américain et marocain, qui étudient le français pour poursuivre des études de master et doctorales en France,
- et d’autre part, des interviews des étudiants du français langue étrangère à partir de deux questionnaires semi- dirigés : sur leur savoir métalinguistique portant sur la signification des mots utilisés pour performer les actes de langage et sur leur apprentissage du français (méthodes utilisées, types d’exercice et activités de communication simulée ou authentique).

Nous allons présenter dans ce qui suit les résultats de la première enquête sur les 6 jeunes chercheurs qui ont répondu à notre questionnaire. Ils ont tous appris le français durant 8 à 20 ans, dans leur pays et suivent des études doctorales ou postdoctorales en France.

Le questionnaire qui leur est proposé contient 6 situations fictives créées pour susciter des « actes illocutionnaires menaçants »
 : demander de rester seul et s’en excuser, refuser de répondre à une sollicitation, manifester son mécontentement d’être sollicité, s’excuser pour une erreur professionnelle, prier quelqu’un de lui rendre un service, menacer quelqu’un, montrer son désaccord et son indignation, s’excuser d’avoir été violent dans un débat sans regretter d’avoir défendu son point de vue.

1. Actes attendus « demander d’être laissé seul » et « s’en excuser »
Manifestez votre souhait de rester seul dans votre bureau pour pouvoir travailler au rapport que vous devez remettre en fin de journée (en essayant de varier vos réponses en fonction des situations) :
1.1. Une collègue vient vous demander des nouvelles de vos anciens collègues d’université :
Salut, tu vas bien ? J’ai rencontré Marie l’autre jour, elle m’a semblé très fatiguée et vieillie. Toi, tu gardes le contact avec nos collègues de fac ? T’as des nouvelles ?
Vous lui répondez :

1.2. Un étudiant, qui a séché la moitié de vos cours de soutien vient vous demander de l’aide pour l’élaboration de son dossier de validation du cours de sémantique. Vous lui dites :

1.3. Votre directeur de laboratoire vient dans votre bureau pour faire une pause et bavarder un peu avec vous. Vous voulez être seul(e) pour continuer votre travail et l’interruption vous dérange beaucoup. Vous lui dites :

Résultats obtenus :

1.1. Aucun des sujets ne passe directement à l’expression directe de ces actes. Tout le monde répond à la question posée, 2 proposent un report de la discussion et 1 justifie cette proposition 1 seul répond, propose le report, le justifie et s’en excuse.

1.2. 1 refuse de répondre, 4 proposent le report, s’excusent et justifient et/ou reprochent, un seul accepte et reproche en même temps.

1.3. 1 reproche, mais par un acte indirect, 2 acceptent la communication, 2 proposent le report et s’en excusent et 1 trouve une fausse excuse.

2. Actes attendus

Vous avez commis une erreur professionnelle qui risque de compromettre le travail de six mois que l’équipe de recherche à laquelle vous appartenez a mené avec beaucoup de sérieux et d’enthousiasme. Comment parlez-vous de cette erreur :
2.1. Vos collègues vous posent directement des questions sur le sujet, ils ne savent pas encore que vous avez fait cette erreur et ils s’étonnent des effets de votre agissement sans en connaître la cause. Vous voulez leur dire honnêtement que c’est votre faute, vous dites :
- …………………
……
2.2. Votre chef de laboratoire qui s’est rendu compte de votre erreur vous demande des explications . Vous dites :

Résultats obtenus :

2.1. « avouer » et « s’excuser »
L’aveu est présent partout, en général avec des formules holophrastiques fortement modalisées, alors que l’excuse est performée de manière directe, par des formules holophrastiques

2.2. « avouer » et « se justifier »

L’aveu apparaît partout, de manière explicite, voire directe, ou indirecte, alors que les justifications sont indirectes, plutôt objectivées. L’excuse apparaît 3 fois sur 6 et la promesse de remédier une fois.

3. Acte attendu

Vous voulez demander une grande faveur à vos voisins, qui sont distants, voire arrogants (de garder votre chat pendant votre absence/ lever votre courrier/ arrêter de jouer du piano durant la semaine où vous devez finir votre thèse …) :
3.1. Vous n’avez pas été très sympathique avec eux non plus jusqu’à présent et vous avez très peur qu’ils reçoivent mal votre prière. Vous dites :
-…..
3.2. Vous avez toujours été très sympathique avec eux, mais ils continuent d’être distants, méfiants, compte tenu de votre statut « étranger » et « passager » dans le quartier et de votre connaissance très relative de la langue et vous en êtes assez vexé(e). Vous avez très peur de leurs réactions, mais en même temps vous avez vraiment besoin de leur aide. Comment formulez-vous votre prière :

Résultats obtenus :

3.1.destinataire hostile/ sujet parlant distant
4 sujets sur 6 commencent avec un ou plusieurs actes phatiques, avec des excuses et formulent leurs demandes avec des marqueurs modaux ou, une seule fois, de manière directe, mais surmodalisée. Un seul formule directement sa demande, avec un texte justificatif et un seul déclare vouloir éviter de s’adresse à ce destinataire.

3.2. destinataire distant / sujet parlant très aimable
1 sujet refuse de s’adresser au destinataire distant, 1 formule directement son acte, les 4 autres commencent avec des actes phatiques, et formulent la demande de manière soit très formelle (1), soit avec une surmodalisation.

4. Actes attendus : « menacer », « reprocher »

Vous avez constaté que vous êtes l’objet d’un véritable harcèlement moral et vous décidez de passer à l’attaque. Vous voulez faire savoir à votre persécuteur que s’il continue, vous allez prendre des mesures sévères pour riposter à ses actes et ses paroles :
4.1.Votre persécuteur est un membre de votre équipe de recherche, qui vous profite de toutes les situations de crise pour vous accuser d’être à l’origine des échecs . Vous lui dites :
- …………………
4.2. Votre persécuteur est votre directeur de recherche, qui vous tient éloigné de tous les projets intéressants, refuse tout financement de vos projets, ne vous invite jamais aux séminaires. Vous voulez que ça s’arrête et vous pensez qu’il ne vous reste plus que la menace comme « argument ». Vous lui dites :
……………
4.3. Votre persécuteur est un ancien petit ami (petite amie) qui vous en veut de l’avoir quitté(e) pour une (un) autre. Depuis, il (‘elle) vous accuse de tous les torts et vous dénigre systématiquement auprès de vos autres amis et amies. Vous lui dites :


Résultats obtenus :

4.1. La menace ou l’ordre de faire cesser la situation se réalisent dans les trois situations de manière très directe, accompagnés par des reproches, en général objectivés et modalisés (modalités déontiques ou éthiques). Sur l’ensemble des trois situations, il n’y a que deux reproches, formulés avec objectivation et modalisation déontique. La justification est essentiellement constative évaluative de la situation et ne porte pas sur la dimension affective. La menace indirecte n’apparaît que chez un sujet.

5. Actes attendus : expression du désaccord et de l’indignation

Vous êtes très indigné(e) d’entendre un de vos amis affirmer qu’on devrait interdire les expériences scientifiques sur les animaux. Vous pensez que cette interdiction serait un véritable obstacle au progrès scientifique. Vous avez épuisé les arguments et vous avez envie de lui faire comprendre que vous êtes indigné (e). Vous lui dites :

Résultats obtenus :

L’acte le plus fréquent est une demande de cesser cette discussion, accompagnée d’actes constatifs évaluatifs négatifs . L’expression de l’indignation est pratiquement absente.

6. Actes attendus : « avouer » et « s’excuser »

Vous avez été très violent (e) dans un débat avec vos adversaires. Vous souhaitez vous en excuser sans trop perdre la face . Vous leur dites :

Résultats obtenus :
L’aveu est présent et sous sa forme directe (holophrastique ou avec préfixe performatif), de même que l’excuse, accompagnée d’acte de justification. Les réponses confirment, à ce niveau de traitement du corpus qui ne permet pas la généralisation, l’hypothèse que nous avons formulée dans l’introduction :

3. Conclusions et perspectives

Les formes analytiques, très présentes dans le cas des actes menaçants la face publique du destinataire, cèdent la place à des formes directes, dans le cas des actes menaçants l’image publique du sujet parlant (avouer,- acte remplacé par le silence dans le corpus recueilli auprès de sujets français - s’excuser). L’acte le plus menaçant parmi ceux qui menacent la face positive et négative du destinataire est remplacé par un acte moins menaçant, qui est l’ordre (inscrit dans les mêmes cases de notre tableau).

Tout se passe comme si, pour ces sujets le plus important était de développer des stratégies d’évitement de la menace de l’autre.

L’analyse sémantique fine des mots mobilisés et de l’activation discursive de leur potentiel axiologique pourra confirmer cette conclusion.

Par ailleurs la comparaison : - d’une part avec le corpus recueilli dans les pays d’origine des sujets interviewés ; - et d’autre part, avec le corpus d’échange conflictuels enregistrés, permettra de conforter ces premières conclusions et de valider notre hypothèse.

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Olga Galatanu
IRFFLE – SAD CERCI – EA 3824
Université de Nantes

[1] Nous ne développons pas ici la version très élaborée de la MSN (« métalangue sémantique naturelle), très riche et intéressante , mais seulement l’approche des primitifs sémantiques (cf. Wierzbicka, 1996), puisque nous avons déjà développée une structure sémantico – syntaxique argumentative pour représenter le noyau et les stéréotypes de la signification lexicale (cf. Galatanu , 2004, 2005 , 2006 , 2007)

 

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