Introduction


Les travaux contemporains relatifs aux logiques de l’échange et à la production de la valeur ont notamment conduit, en ethnologie et à l’image des recherches d’Annette Weiner (Weiner 1992), à porter l’attention sur l’existence de deux catégories de biens, aliénables pour certains et inaliénables pour d’autres. En retenant cette perspective, nous souhaitons l’appliquer à l’analyse d’un champ de phénomènes convergents clairement observables de nos jours.

En effet, chacun ne peut que constater la place prise actuellement par ce que John et Jean Comaroff ont appelé Ethnicity inc. (Comaroff et Comaroff 2009), à savoir le développement, sous toutes les latitudes, de véritables entreprises opérant sur le marché de la mise en valeur des singularités culturelles. Que ce soit dans le domaine du tourisme, des marchés de l’art comme du spectacle, de la promotion de l’attractivité de tel ou tel territoire ou de la valorisation de productions locales, cette économie des singularités emprunte aujourd’hui bien souvent les chemins de la patrimonialisation et de la valorisation des héritages culturels.

Or, l’éthique économique de la culture et du patrimoine apparaît fondée sur un double mouvement. D’un côté, elle est centrée sur la valorisation de l’échange, sur l’élaboration de biens communs inaliénables, sur l’attribution d’une valeur culturelle à des éléments qui, de part cette valeur, doivent bénéficier de traitements spécifiques (préservation, conservation). D’un autre, la pratique patrimoniale est bien souvent reliée à des objectifs de promotion et de valorisation, à des recherches d’attractivité, conduisant à la « mise sur le marché » de singularités culturelles ou relatives à des groupes sociaux spécifiques. Et c’est précisément en ce sens qu’il nous semble pertinent d’utiliser le terme de transaction, pour dépasser les frontières censées séparer le monde du marché du monde de l’échange « désintéressé ».

Cette notion de transaction devient ainsi un outil permettant d’analyser la tension que nous venons de signaler entre une économie morale de désintéressement centrée sur l’attribution d’une valeur culturelle et des formes d’échange et d’élaboration de biens patrimoniaux associées à l’existence, déjà ancienne, d’un marché économique des singularités.

Cependant, il nous semble aujourd’hui impossible d’aborder ces questions et les processus d’institution du patrimoine sans tenir compte, plus généralement, des modes d’élaboration des collectifs qu’ils impliquent, des formes variables de classement social qu’ils véhiculent. Dès lors, analyser ces transactions permet, en même temps, d’aborder sous un angle quelque peu décalé la question des revendications d’appartenances culturelles contemporaines et de leurs expressions tout autant économiques que politiques.

Dans le cadre de ce programme MSH-M, l’objectif est de baliser certains des aspects centraux de cette problématique, en portant attention à cette saisie conjointe des logiques de la transaction, de l’appartenance et du classement, tout autant social que patrimonial. La perspective définie ci-dessus sera donc traitée en se focalisant, à partir d’un point de vue interdisciplinaire, sur des exemples couvrant l’ensemble de cette thématique comme sur des points précis relatifs aux différentes entrées analytiques que nous entendons relier.

 

 

Dans la même rubrique :



 

© MSH-M 2006-2017
Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.frcontact(at)msh-m.org