Résumés & argumentaires


HERVIEU-LÉGER Danièle
Directrice d’Etudes, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris
Conférence inaugurale : « L’impératif de la conversion. Réflexions sociologiques sur la fabrique contemporaine des identités religieuses »

1 - BAUKS Michaela
Professeur des Sciences Bibliques (Ancient Testament) et de Sciences de la Culture Appliquée, Université de Coblence (Allemagne)
Universitätsstr. 1 D - 56070 Koblenz
Titre : La conversion de Job - transformations anthropologiques et théologiques dans le livre de Job
Résumé : Parmi les livres sapientiaux de la Bible, le livre de Job attribue à un personnage situé hors de l’espace et du temps (« Il y avait au pays de Ouç un homme du nom de Job... ») une conversion qui révèle un changement total dans la conception du monde vis-à-vis de l’homme. Tandis que la sagesse traditionnelle a été basée sur la quête du comportement juste face au dieu garantissant l’ordre du monde, afin que chaque comportement reçoive sa récompense adéquate (« la théologie de la rétribution », cf. Pr 24,12 ; 25,21-25), le livre de Job met fin à un tel anthropocentrisme théologique grâce à une cosmologie qui définit que toutes les créatures soient égales en face de Dieu. La communication veut examiner les raisons historiques et épistémologiques qui ont rendu nécessaire une telle transformation, qui, en plus, est littérairement présentée sous la forme du portrait de Job. Ce portrait retrace le parcours que le prototype du juste souffrant doit subir avant de devenir le fidèle par excellence.

2 - RUSSO Daniel
Professeur d’histoire d’art médiéval, Université de Bourgogne, IUF, Dijon
Titre : Théologie et iconologie dominicaines : « la conversion de saint Paul » comme paradigme figuratif et institutionnel (XIIIe-XIVe siècles).
Résumé : Dans une iconographie dominicaine dominée par l’affirmation d’une sainteté intellectuelle, au service d’une pastorale fondée sur l’écrit et sur la parole d’autorité, avec les types de saint Dominique (1170-1221 ; canonisé en 1234) et de saint Thomas d’Aquin (1225-1274 ; canonisé en 1323), le modèle de la conversion a ouvert une autre possibilité sur la voie de la définition plus efficace du magistère des frères prêcheurs : ce fut, en particulier, le rôle que tint l’affirmation paradigmatique de « la conversion de saint Paul » dans l’image du martyre de saint Pierre de Vérone (v. 1200-1252 ; canonisé en 1253), et sa réception à la fois théologique et religieuse. Nous reviendrons sur ces termes, et nous étudierons le modèle « en acte », suivant la terminologie thomiste, à partir de quelques exemples florentins du dernier tiers du XIIIe siècle et du siècle suivant, sur les panneaux d’autels et sur les peintures murales, destinés la plupart du temps aux couvents de l’ordre dans la Province romaine.
Nous montrerons en outre comment, à partir des récits des Actes des Apôtres (IX, 1-22) et de l’Épître aux Galates (I, 11-24), la conversion de l’apôtre devint un signe distinctif, sur le fond d’une histoire désormais pensée comme chrétienne, précisément à Florence et dans son paysage urbain, et comment elle servit de base à une triple reformulation, en pensée et en images, au sein de la communauté du couvent de Sainte-Marie-Nouvelle, et principalement autour de trois thématisations privilégiées :
théophanique, - par la révélation de Dieu à la communauté, puis à la ville de Florence elle-même ;
sotériologique, - par la force d’entraînement qu’elle impulsa, retrempée dans le martyre chrétien, et à travers le cycle de renaissance après la mort dans son rapport, sans cesse réaffirmé, au Christ crucifié ;
théologique enfin, - par le statut propre qui fut alors reconnu aux maîtres dominicains, et à leur position dans l’ecclésiologie de leur temps. Les sources textuelles comme les sources iconographiques tissent, dans leurs interrelations constantes, un parcours d’individuation tout à fait originale.

3 - TANK-STORPER Sébastien
Chargé de recherche au CNRS, Lisst – Centre d’Anthropologie Sociale (CNRS-EHESS-UTM), Toulouse
Titre : Le converti comme figure paradoxale de la stabilité religieuse
Résumé : En sociologie, et en sociologie des religions plus spécifiquement, la problématique des conversions a longtemps été inséparable de celle de l’irruption de la mobilité et de l’instabilité religieuse dans un monde religieux que l’on pensait comme étant « naturellement » stable.
Les premières enquêtes sur les conversions, menées essentiellement aux États-Unis à partir des années 1960, se cristallisaient avant tout autour du débat converti passif / converti actif. Les convertis étaient-ils maîtres de leur conversion, étaient-ils actifs durant ce parcours de recherche spirituelle et de construction identitaire, ou étaient-ils des sujets passifs, psychologiquement fragiles, que manipulaient des groupes religieux souvent sectaires (la conversion étant alors le résultat d’un « brain washing », un lavage de cerveau) ? Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait de comprendre les causes de la conversion, c’est-à-dire d’en comprendre les motivations, le moteur. Et comprendre les causes de la conversion, c’était pour ainsi dire comprendre l’énergie à même de déstabiliser un champ religieux qui, au repos, se reproduisait presque automatiquement de générations en générations.
En m’appuyant sur les développements les plus récents de la sociologie et de l’anthropologie des religions, et sur une enquête approfondie sur les parcours individuels et sur les dispositifs institutionnels de conversion au judaïsme menée depuis 1997, je proposerai dans cette présentation d’inverser la problématique de la mobilité et de la stabilité religieuse en faisant du converti une figure paradoxale de la stabilité religieuse. S’il y a bien un consensus sur lequel s’accordent aujourd’hui les spécialistes du religieux, c’est sur le caractère structurellement mobile du paysage religieux contemporain. Le croyant typique n’est désormais plus celui qui se conforme aux prescriptions d’une église au sein de laquelle il est né, mais celui qui, dans un mouvement pour ainsi dire perpétuel, « en prend et en laisse » entre des offres religieuses concurrentes. Dès lors, le caractère extraordinaire ou atypique de la conversion ne réside plus tant dans le mouvement, mais bien plutôt dans le processus de stabilisation de parcours d’identification dont la norme serait idéal-typiquement le mouvement. « L’énigme » sociologique des conversions ne résiderait dans ce contexte plus dans le fait de changer de religion, mais bien dans la cristallisation plus ou moins pérenne de trajectoires labiles. Plutôt que de se demander pourquoi – ou même comment – des individus changent de religion, il semble plus pertinent de comprendre, dans le cadre religieux contemporain, comment certains en viennent à désirer endosser une identité stable, clairement constituée et ancrée dans des pratiques répétées.

4 - ROGNON Frédéric
Professeur de philosophie des religions, Université de Strasbourg
Titre : La conversion des Kanak : une étude de cas exemplaire
Résumé : Les Mélanésiens de Nouvelle Calédonie se sont très progressivement convertis au christianisme entre le milieu du XIXe siècle et le premier tiers du XXe siècle. L’identification des raisons de cette mutation dans les représentations religieuses se doit de renoncer aux explications unilatérales, en termes purement instrumentaux ou purement spirituels. C’est un faisceau de vecteurs qui sera interrogé et mis en perspective, à la lumière à la fois du contexte colonial, des diverses stratégies missionnaires mises en concurrence, et des processus de syncrétisation susceptibles de s’inscrire dans la symbolique mélanésienne. Une attention particulière sera portée sur les effets politiques de cette dynamique, notamment par l’analyse de l’héritage missionnaire au sein du mouvement de résistance nationaliste. La conversion des Kanak, en tant que construction d’une tradition religieuse syncrétisée à fort impact dans le champ politique, représente de ce fait un modèle paradigmatique dont la structure peut être repérée dans d’autres champs socio-historiques et culturels.

5 - GUGELOT Frédéric
CEIFR-EHESS, Maître de conférences d’histoire, Université de Reims
Titre : Conversions fin de siècle
Résumé : Les années 1980-1990 se distinguent par une perception d’un monde éclaté où les situations de rupture politique, économique, culturelle, affective et métaphysique se cumulent [1]. Le catholicisme n’est pas épargné au moment où le milieu littéraire croyant semble en retrait depuis la disparition des grands monstres sacrés de la littérature catholique. En 1989, Pierre Boncenne écrit « L’ennui, aujourd’hui, c’est que l’idéal chrétien n’a plus d’écrivains à décorer » [2]. Pourtant, à la fin du siècle, des auteurs se revendiquent d’une filiation chrétienne et surtout catholique alors que « se dessine (…) une Église catholique romaine réidentifiée et assumée comme telle, avec des pratiquants rassemblés autour du socle doctrinal, liturgique et symbolique catholique (et du pape comme figure centrale et exclusive de l’autorité et du bien commun) » [3].
Si la revue Lire a pu titrer, en mai 1989, « Dieu cherche intellectuels désespérément », au tournant du siècle, d’autres journaux dévoilent des auteurs qui revendiquent une filiation catholique, tels Christian Bobin, Frédéric Boyer, Laurence Cossé, Didier Decoin, Sylvie Germain, Marc-Edouard Nabe, Michel Tournier, Frédérick Tristan et Alain Vircondelet pour La Croix, Maurice Dantec, Max Gallo, Jean-Claude Guillebaud et Denis Tillinac pour Le Figaro [4]. La presse se fait écho d’un retour au catholicisme et s’interroge sur les motifs de la publicité de tels parcours : « sans se concerter, sans même se connaître pour la plupart, chacun de leur côté, plusieurs intellectuels, ces dernières années, ont effectué un chemin ou un retour, intime ou tonitruant, véritable conversion ou simple réveil, vers la foi catholique. Plus significatif encore, au lieu de garder cela pour eux, ils ont décidé d’ignorer ce que cette évolution aurait pu leur valoir de railleries, de haussements d’épaules, d’accusations de passéisme et de ringardise, et de revendiquer publiquement leur identité de catholiques » [5].
Qui sont-ils ? Une approche sérielle de ces cheminements permet de distinguer deux veines. La première veut renouer avec une dimension disparue de l’être et quête un au-delà du réel qui l’associe au mystique. La seconde insiste sur le déclin moral de la société occidentale et aspire à un retour aux sources. Cette seconde veine compte de nombreux convertis, qui sont souvent des « recommençants ». Elle se distingue par des traits plus identitaires qui l’apparente à la veine littéraire de l’ordre et de la morale du début du XXe siècle.
Essayistes et pamphlétaires l’emportent sur les romanciers. Certains titres résonnent comme celui de Jean-Claude Guillebaud, Comment je suis redevenu chrétien [6], ou Denis Tillinac avec Le Dieu de nos pères [7]. Ils insistent sur la défense d’un catholicisme identitaire, aux sources de la civilisation européenne. François Taillandier est un bon exemple des romanciers de cette veine. Ses filiations sont dévoilées par les deux biographies qu’il a écrites, une consacrée à Balzac, parue chez Folio en 2005 et l’autre intitulée, Un réfractaire : Barbey d’Aurevilly chez Bartillat en 2008. Taillandier promeut le catholicisme comme un rattachement à une tradition et une histoire. L’écrivain catholique contemporain se revendique comme un antimoderne. « Le sentiment de vivre dans un monde qui se déstructure à toute vitesse. Un scepticisme croissant quant à l’exercice actuel de la politique. Le dégoût des horizons techno-marchands qui réduisent l’humain au lieu de le grandir. Une sorte de recours identitaire, peut-être : je me résigne mal à n’être qu’un européen avec un petit « e », un client de l’industrie touristique, un abonné du câble mécontent, de la chair à statistiques » [8]. Cette veine pamphlétaire rapproche Taillandier d’autres écrivains comme Philippe Muray qui partagent le constat d’une faillite de civilisation [9]. Jean-Marc Bastière résume la perception de leur époque ainsi : « avoir eu vingt ans comme moi, durant cet affaissement généralisé des années 1980 ! Les années fric, strass et kitsch. Un plongeon abyssal. L’ère du vide. L’enfer mou » [10]. La dénonciation de la décadence de l’Occident qui s’abîme dans une société festive où le divertissement prend le pas sur tout est longuement développée par les essais et les romans de Muray. Plusieurs d’entre eux participent à l’aventure de la revue Perpendiculaire de 1995 à 1998 où l’on retrouve aussi Maurice Dantec.
Ces écrivains, essayistes et pamphlétaires, Daniel Lindenberg les regroupe sous le vocable de « nouveaux réactionnaires » en 2002 : « C’est peut-être en littérature - après tout, nous sommes en France ! - que s’illustre le plus clairement ce backlash idéologique (…) » [11]. Selon lui, ils se distinguent par « le retour de thèmes aux saveurs un peu oubliées : l’ordre, l’autorité, la restauration des valeurs, le « peuple réel » (...), voir le culte des racines et des identités constituées » [12] et par des filiations communes : « Certains, déjà constitués en groupe d’admiration mutuelle, se cherchent des ancêtres : Péguy, Bloy, Bernanos » [13]. Qu’en est-il ?

6 - COSTE Bénédicte
Chercheur associé, Etudes Montpelliéraines du Monde Anglophone, Université-Paul Valéry, Montpellier
Titre : La conversion d’Anthony Blair (2007)
Résumé : En 2007, A. Blair, Premier ministre britannique quitte le gouvernement. Quelques mois plus tard, il annonce sa conversion au catholicisme. Cette conversion n’est guère surprenante au regard des activités et de l’environnement de M. Blair et il la commentera en 2008 en disant qu’elle représente la découverte d’un foyer : « Ever since I began preparations to become a Catholic, I felt I was coming home ... this is now where my heart is, where I know I belong. »
Nous souhaiterions examiner cette conversion dans son contexte politique, intellectuel et historique à partir des différents discours qui ont été tenu sur elle. Après une présentation des aspects constitutionnels qui ont pu retarder cette conversion et du cadre politique et religieux du Royaume-Uni, nous tenterons de l’analyser dans le cadre de l’autonomisation contemporaines des sociétés analysée par M. Gauchet. Pour en faire ressortir la particularité et afin de démontrer les changements liés à cette autonomisation, nous l’analyserons également au regard de la conversion de John Henry Newman au catholicisme en 1845. Liée à des questions politiques concernant les rapports entre l’Église et l’État, la conversion de J.H. Newman a profondément marqué la Grande-Bretagne et fonctionnera comme modèle tout au long du XIXe siècle, en particulier après la publication quelques années plus tard et dans un contexte polémique d’Apologia Pro Vita Sua (1864), texte majeur de la conversion moderne rédigé par Newman. À l’inverse, la conversion d’A. Blair n’a pas soulevé de polémique particulière. Nous chercherons donc à évaluer comment elle s’inscrit dans ou contre les pratiques contemporaines de conversion et ce qu’elle peut nous enseigner concernant le statut des croyances et du religieux à l’époque contemporaine.

7 - COCHAND Nicolas
Professeur de théologie pratique, Institut Protestant de Théologie - Faculté libre de Montpellier.
Titre : croire autre chose ou croire autrement ? La conversion du point de vue des théories de l’évolution du jugement religieux
Résumé : Une conversion est généralement comprise comme un changement important du système de convictions auquel une personne adhère. En s’appuyant sur des théories de l’évolution du jugement religieux, on peut opérer une distinction entre le contenu et la structure. On se référera aux approches de James W. Fowler, Stages of Faith. The psychology of Human Development and the Quest for Meaning, New York, HarperCollins 1995 (1981) et surtout de Fritz Oser et al., L’homme, son développement religieux. Essai de structuralisme génétique, Paris, Cerf, 1991. Le discours sur la conversion tend à mettre en évidence la manière de nommer ce qui a valeur de transcendance pour la personne (le contenu, l’objet du croire : Dieu, l’Homme, le Marché...). Il convient d’être également attentif aux modifications éventuelles de la manière dont s’articulent notamment la responsabilité individuelle, l’intégration dans un réseau social et l’autorité conférée à cette transcendance (la structure du croire). Des changements importants du discours peuvent intervenir sans modification de structure. À l’inverse, la manière de se situer personnellement par rapport à cette transcendance peut évoluer de façon significative tout en conservant le même cadre de référence.

8 - DUMAS Marc
Professeur de théologie, Faculté de théologie et d’études religieuses, Université de Sherbrooke Sherbrooke (Canada)
Titre : Convertir la conversion. Une tâche théologique infinie.
Résumé : L’aller-retour entre la conversion religieuse et son utilisation par les autres domaines du savoir laisse émerger tantôt un enrichissement tantôt un appauvrissement de cette réalité. Si la conversion au sens large est aujourd’hui associée à un retour à soi ou à une transformation radicale, cela se produisait auparavant dans l’horizon religieux par la « surprenance » de la transcendance ou encore par l’entremise d’une altérité radicalement autre.
Comprendre la conversion ne renvoie-t-il pas à ce qui échappe habituellement à nos lectures contemporaines de la conversion ? Le titre de ma communication suggère de saisir le discours théologique comme une résistance à une modélisation de la conversion qui aurait perdu ou réduit son caractère de transcendance au point de n’être que l’ombre de lui-même. Un recours à la conversion au sens théologique peut-il agir comme repoussoir critique à des compréhensions émoussées de la conversion au sens large ? À l’inverse, le discours théologique n’a-t-il pas cruellement besoin des compréhensions contemporaines de la conversion pour retrouver une crédibilité mise à rude épreuve en contexte de modernité avancée ? Ce sont les deux dynamiques que j’aimerais mettre en évidence dans ma communication.

9 - VANNIER Marie-Anne
Professeur de théologie, Université Paul Verlaine Metz
Titre : La conversion, constitutive du sujet Augustin
Résumé : Paradigme de la conversion, celle d’Augustin, qui a duré quelque quatorze années, est à la fois intellectuelle, morale et religieuse et elle concourt à la constitution du sujet Augustin. Nous en étudierons le caractère paradigmatique et l’influence qu’elle a eue au cours des âges. Dans ses différents ouvrages, y compris le De magistro, Augustin décline les différentes significations de la conversion, nous les reprendrons, à partir du modèle du genre que sont les Révisions et en dégagerons le sens. Finalement, nous verrons comment le converti de Milan est devenu le convertisseur d’Hippone.

10 - AVON Dominique
Professeur d’histoire contemporaine, Université du Maine, Le Mans
Titre : Liberté religieuse, liberté de conscience. Un angle de saisie de la problématique de la conversion au XXe siècle
Résumé : « La dignité de la personne humaine est, en notre temps, l’objet d’une conscience toujours plus vive ; toujours plus nombreux sont ceux qui revendiquent pour l’homme la possibilité d’agir en vertu de ses propres options et en toute libre responsabilité ; non pas sous la pression d’une contrainte, mais guidé par la conscience de son devoir. […] Cette exigence de liberté dans la société humaine regarde principalement ce qui est l’apanage de l’esprit humain et, au premier chef, ce qui concerne le libre exercice de la religion dans la société. » La Déclaration sur la liberté religieuse, adoptée lors de la dernière session du concile Vatican II, a suscité des débats aigus, au point d’être –et de rester - une pierre d’achoppement dans les tentatives de rapprochement entre le magistère catholique et les lefebvristes.
L’expression retenue est celle de « liberté religieuse » et non celle de « liberté de conscience ». Cette distinction existe sous la forme d’un discours implicite dans le monde de langue arabe. L’article 9 de la Constitution libanaise, rédigée originellement en français lors de la période mandataire, contient les termes suivants : « La liberté de conscience est absolue. En rendant hommage au Très-Haut, l’Etat respecte toutes les confessions et en garantit et protège le libre exercice à condition qu’il ne soit pas porté atteinte à l’ordre public. » Ce texte est celui de la traduction officielle. Pourtant, la version arabe -qui est devenue la référence-, comporte la catégorie de « liberté religieuse » et non celle de « liberté de conscience ». L’écart est d’autant moins fortuit qu’il existe, en arabe, le concept précis de « liberté de conscience », par exemple sous la plume d’Elias Abu Chabkeh ou de Quzma Yusef Khoury.
La confrontation qui se joue derrière le choix des termes est celle du rapport à des principes formulés par des philosophes du XVIIIe siècle, puis défendus lors de l’Indépendance des Etats-Unis et de la Révolution française. L’enjeu ne se situe pas uniquement sur un plan juridico-politique, il s’appuie sur une question théologique fondamentale : l’« erreur » peut-elle avoir autant de droits que la « vérité » ? Les traditions religieuses, chrétienne et musulmane en l’occurrence, ont décliné les termes de cette problématique de manière à la fois convergente et divergente. Notre contribution visera à examiner quelques-uns de ces points.

11 - CAUSSE Jean-Daniel]
Professeur en psychanalyse et éthique, Université Paul-Valéry et Institut Protestant de Théologie, Montpellier
Titre : La conversion chrétienne : une impossible possibilité ? Une approche en psychanalyse
Résumé : Établissant une distinction stricte entre la chrétienté et le christianisme, Soeren Kierkegaard soutenait que « devenir chrétien » était une impossible possibilité. Certes, pour lui, le christianisme n’existe pas hors des formes culturelles et religieuses de ce qu’il appelle la chrétienté, mais ce même christianisme n’en reste pas moins, selon la terminologie paulinienne, un « scandale et une folie » puisqu’il s’agit de confesser un Dieu crucifié. La perspective ouverte par Kierkegaard trouve, indirectement, une reprise et une problématisation dans l’espace de la psychanalyse, notamment dans la pensée de Jacques Lacan. Dans les diverses expériences de croyance religieuse, Freud avait vu une façon de contourner la réalité de la finitude et de la mort. Lacan reprend l’interprétation freudienne, mais il montre aussi la manière dont le christianisme nous confronte justement à un divin qui expérimente la mort et qui, de ce fait, rompt, avec les représentations nostalgiques de la toute-puissance. Un tel dispositif a des effets complexes, et contradictoires, dont une réflexion sur les processus de conversion se doit de rendre compte et qui, sans doute, donne raison à la thèse kierkegaardienne d’une aporie interne au christianisme lui-même.

12 - COTTIER Jean-François
Professeur de latin médiéval et humaniste, Directeur du Centre d’études médiévales, Université de Montréal (Canada)
Titre : Méditation et images comme instruments de conversion : des Prières et Méditations de saint Anselme aux Livres d’Heures de la fin du Moyen Âge
Résumé : La lecture méditative monastique, qui tendait à faire du lecteur un orant, a été transformée par saint Anselme († 1109) dans son recueil des Prières et Méditations en véritable outil spirituel de conversion pour tous, soutenu par un programme iconographique et désormais accessible aux laïcs, comme ses dédicaces à la princesse Adélide ou à la comtesse Mathilde l’attestent. Ce tournant dans le développement d’une spiritualité plus affective se vit confirmer aux XIIe et XIIIe siècles par la mise en place d’une réflexion théorique sur les exercices spirituels, puis par une diversification de leurs formes d’expression soutenue par le développement du mouvement de la devotio moderna. A la fin du Moyen Âge, la floraison des Livres d’Heures conferra aux images une importance considérable dans la pratique de la méditation et dans le chemin de conversion qu’ils proposaient à leurs lecteurs. D’Anselme aux Livres d’Heures on peut ainsi tenter de suivre le développement d’une pratique guidée de la méditation, pratique destinée à convertir et à allumer dans le cœur des fidèles qui la pratiquaient un pietatis affectum, « un certain goût pour la foi » (S. Anselme, Prières et Méditations, Prologue)

13 - LAURENT Françoise
Professeur de littérature médiévale, Université de Clermont-Ferrand
Titre : Conversion et art poétique : les récritures du Miracle de Théophile au XIIe et au XIIIe siècles
Résumé : La question de la conversion sera examinée suivant une perspective thématique d’une part, poétique d’autre part, à partir du Miracle de Théophile, composé par Rutebeuf au XIIIe siècle, et dont les sources sont un sermon de Fulbert de Chartres du début du XIe siècle (Sermones ad populum, Sermo IV, De Nativitate beatissimae Maria Virginis) où l’histoire de Théophile est résumée sous la forme d’un exemplum, et le long récit composé par Gautier de Coinci dans ses Miracles de la Vierge du début du XIIIe siècle (il existe en outre un Miracle d’Adgar datant du XIIe siècle traitant du même sujet). Outre le fait que l’histoire racontée est un des exemples de conversion le plus diffusé durant tout le Moyen Âge et aussi l’un des plus célèbres, la comparaison des trois, voire des quatre, textes permet, par l’analyse des procédés de récriture, d’analyser « la conversion » d’une écriture narrative en une écriture dramatique (le texte de Rutebeuf relève du genre théâtral, comme en témoignent les didascalies en prose qui émaillent les dialogues). Elle permet aussi d’apprécier le phénomène très général de « mise en dialogue », propre à l’écriture didactique médiévale des XIIIe et XIVe siècles et particulièrement apte à l’enseignement des arts et de la religion.

14 - TABET Emmanuelle
Chargée de recherches CNRS, Centre d’étude de la langue et de la littérature françaises des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris
Titre : Un langage « bouleversé comme le cœur » : conversion religieuse et conversion littéraire chez Chateaubriand
Résumé : Nous voudrions nous interroger, à travers l’exemple de Chateaubriand mais aussi travers la comparaison avec d’autres grandes conversions d’écrivains, sur les liens qui unissent la conversion religieuse à l’élaboration d’une œuvre nouvelle. La conversion à Dieu implique en effet, chez l’auteur du Génie du christianisme, un profond bouleversement dans sa façon de concevoir son travail d’écriture : il conduit à l’expiation symbolique de l’œuvre impie qu’est l’Essai sur les Révolutions, en même temps qu’à l’élaboration d’une œuvre-mausolée, d’un monument commémoratif supposant une légitimité nouvelle de la littérature, fondée sur la conversion par le beau. Si l’ébranlement de l’âme né de la conversion a pu dans un premier temps remettre en question la signification même de l’œuvre – et conduire par la suite au dépeçage du manuscrit des Natchez – il est aussi à l’origine d’une conversion littéraire, qui réside d’abord dans la conversion à une langue nouvelle, et à une nouvelle poétique du christianisme.
Mais il s’agira également de montrer comment la conversion personnelle est informée par les structures mythiques qui sont celles des grands récits de conversion – et notamment les Confessions de saint Augustin. Nous analyserons dans cette perspective les figures romanesques, ou anti-romanesques, de la conversion chez Chateaubriand, depuis l’Eudore des Martyrs jusqu’à Rancé. L’étude de la Vie de Rancé nous conduira enfin à mettre en lumière le rapport problématique que l’auteur entretient avec le converti, dès lors que cette conversion n’est plus une conversion à une œuvre nouvelle – comme pour le Génie – mais une conversion au silence, à l’austérité du recueillement, qui conduit Chateaubriand jusqu’aux limites de la littérature.

15 - LE THIEC Guy-François
Professeur d’histoire moderne, Université de Provence, Aix-Marseille
Titre : Une prophétie réalisée : la conversion des Turcs à la Renaissance
Résumé : On se propose dans cette communication de revenir au thème, relativement connu mais peu considéré, de l’usage des prophéties annonçant la conversion des Turcs au christianisme, au cours d’une longue Renaissance (du milieu du XVe siècle aux années 1630). La vivacité de ce thème dans les cultures tant italienne que française a ainsi suscité nombre de textes et d’images offrant la vision d’une conversion advenue des Turcs, « rejetant le turban pour la croix ». Plutôt que de s’attacher à ses usages, l’on voudrait d’abord souligner le degré de diffusion d’un thème qui, par là même, mérite bien mieux que de n’être considéré que comme pure “propagande”. On tentera ainsi de rendre compte de cette adhésion aux images et aux textes donnant à voir la réalisation prophétique de la conversion de l’islam ottoman au christianisme à l’apogée d’une confrontation armée, présentée souvent trop exclusivement comme telle.

16 - FERRERO HERNANDÈZ Candida
Professeur agrégé de philologie latine – Universitat Autonoma, Barcelona, Bellaterra-Cerdanyola (Espagne)
Secrétaire du Département de Sciences de l’Antiquité et du Moyen Âge
Titre : Qualiter est procedendum contra christianos qui fuerunt iudei. Alfonso de Espina, Fortalitium fidei, III, (fol. 153v, Lyon, 1487).
Résumé (que j’ai traduit de l’espagnol, bien que Mme Ferrero s’engage à faire une communication en français) : La situation des convertis dans l’Espagne du XVe siècle, étudiée du point de vue historiographique par des auteurs comme Baer, Beinart, Lader Quesada, Kamen, Ruano et Rabadé, entre autres, se singularise par des œuvres apologétiques du même XVe siècle, comme les traités écrits par Pablo de Santa Maria, son fils Alonso de Cartagena, Juan de Torquemada et Alonso de Oropesa, parmi les plus significatifs ; mais l’œuvre attribuée au franciscain Alfonso de Espina, Fortalitium fidei contra iudeos sarracenos aliosque christianae fidei inimicos. L’œuvre a connu une extraordinaire diffusion en Europe, comme en témoignent les éditions successives dont elle fut l’objet et même la traduction en français sous le titre La forteresse de la foy. Elle se caractérise comme une œuvre où la dénomination « converti » (convers ? cf. esp. Converso) est susceptible d’être entendue comme synonyme du terme « juif ». L’auteur présente une charge continue contre les ennemis de la foi chrétienne en utilisant, d’une façon extrêmement habile, un enchevêtrement réalisé à partir de osurces apologétiques des siècles antérieurs, de tradition européenne et hispanique, comme Pedro Alfonso, Nicolas de Lyra, ou Alfonso de Valladolid. L’œuvre d’Alfonso de Espina, étudiée jusqu’à présent dans une perspective plus historiographique que philologique par des auteurs comme Meyuhas Gino, n’a cependant pas fait l’objet d’une édition critique moderne. Dans notre travail, nous proposerons une lecture du texte, spécialement des livres II et III, ainsi que du Sermon qui commence l’œuvre et où s’argumente l’herméneutique de l’œuvre.

17 - LA GORCE Mathieu de
MCF de littérature du XVIe siècle à l’Université Paris Ouest – Nanterre – La Défense
Titre : « Infamantes conversions. Usages satiriques du discours de conversion dans la polémique protestante du XVIe siècle »
Résumé : Infamantes conversions. Usages satiriques du discours de conversion dans la polémique protestante du XVIe siècle."
Tout récit ou témoignage de conversion est potentiellement argumentatif ; il articule un aveu, celui des erreurs passées, et une promotion, celle de la foi nouvellement adoptée, à laquelle l’auteur invite (explicitement ou non) le destinataire à se convertir à son tour. Il est à la fois confession et profession de foi. A l’époque de la scission entre catholiques et protestants, plusieurs auteurs ont entrepris de retourner ce dispositif contre leurs adversaires, en leur prêtant des discours de conversion fictifs. Nous observerons cette stratégie dans deux satires protestantes : la /Confession// de Noel Beda/, attribuée à Antoine Marcourt (l’auteur des « placards » de 1534), dans laquelle l’un des plus sévères théologiens parisiens déclare s’être rallié à la foi réformée ; et la non moins fictive /Confession du Sieur de Sancy, /d’Agrippa d’Aubigné, publiée au cours du XVII^e siècle. Nous étudierons les retournements de polarités occasionnés par ces instrumentalisations satiriques du discours de conversion. L’aveu prend le dessus ; et surtout, c’est l’adoption de la nouvelle foi, la trahison, qui devient infamante. L’argumentation se retourne : au lieu d’être volontaire et tournée vers le destinataire, elle devient implicite, involontaire, et dirigée contre le locuteur (fictif) du discours.
Un troisième texte de la fin du siècle, le /Tableau des différends de la religion, /du réformateur néerlandais Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, met en scène un locuteur fictivement catholique, qui, croyant promouvoir la religion romaine, ne cesse en réalité de la ridiculiser et de dévoiler ses abus. Ce faisant, il se révèle, malgré son aveuglement idéologique, conscient des vraies valeurs – celles de l’auteur qui le manipule avec perfidie. S’il promeut avec cynisme la doctrine de l’Eglise catholique, il reconnaît régulièrement que la vérité est du côté des huguenots, comme poussé involontairement par la force du bon sens, voire de la foi innée déposée en tout homme par Dieu. Son discours suit donc une dynamique de conversion implicite ; cette dernière n’aboutit jamais, mais n’est-ce pas le meilleur moyen d’entraîner le lecteur, de le convertir à son tour ? Il reste à savoir si cette étrange rencontre de la fiction et de l’argumentation est à même de provoquer une réelle conversion, ou s’il s’agit seulement de la suggérer, pour rire – et faire rire un lecteur déjà acquis à la cause de ce discours moqueur. On pourra aussi s’interroger sur le fait que ces auteurs « réformés », qui sont tous des convertis, choisissent de faire du discours de conversion un outil infamant dirigé contre l’adversaire, plutôt que de relater en positif leur expérience personnelle.

[1] Sur le plan religieux, se cumulent « dérégulation du croire » et « crise des identités religieuses héritées ». Danièle Hervieu-Léger, Le Pèlerin et le converti, Paris, Flammarion, 1999, p.119.

[2] Pierre Boncenne, « Dieu recherche intellectuels désespérément », Lire, n°164, mai 1989, p.53.

[3] Jean-Louis Schlegel, « La révolution dans l’Église », Esprit, mai 2008, p.70.

[4] Bruno Frappat, « Disparus, les « écrivains chrétiens » ? Cherchez mieux… », La Croix, 2 déc. 2004, p.23 et Le Figaro, oct. 2007.

[5] Laurent Dandrieu, « Les intellos tentés par la foi », Valeurs actuelles, n°3686, 20 juill. 2007, p.8

[6] Jean-Claude Guillebaud, Comment je suis redevenu chrétien, Paris, A. Michel, 2007, 182 p. Le livre est un succès et atteint 55000 exemplaires.

[7] Denis Tillinac avec Le Dieu de nos pères, Paris, Bayard, 2004, 153 p.

[8] François Taillandier : « Moi, je suis catholique », Le Figaro littéraire, 15/10/2007.

[9] « Ce que dépeint Muray n’est d’ailleurs pas seulement l’intrusion mercantile, mais un véritable reformatage du langage, des consciences, de l’homme ». François Taillandier, dans F. Taillandier et Jean-Marc Bastière, Ce n’est pas la pire des religions Op. cit., p.41.

[10] J.M. Bastière, dans F. Taillandier et Jean-Marc Bastière, Ibid., p.52.

[11] Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, 2002, p.13.

[12] Daniel Lindenberg, Ibid., p.7.

[13] Daniel Lindenberg, Ibid., p.14.

 

 

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