Séance du 3 juin 2010


De la République coloniale, une, indivisible, impériale
Discours en situations extremes

Jean-Louis Planche (Paris)

Entre 1885 et 1962, en France, la République a revêtu à nouveau une forme impériale, comme un siècle plus tôt aux temps de la révolution. Cette filiation séculaire a été hautement revendiquée. La conquête de l’empire s’est faite sous le drapeau tricolore, au chant de la Marseillaise, au nom de la Liberté, de l’Egalité, de la Fraternité. Dans ses lois et dans ses discours, l’Empire est républicain. Le problème est qu’il s’étende loin d’Europe, en Afrique, en Asie, aux Amériques, et jusqu’aux antipodes. Pluri-ethnique par sa dissémination géographique, l’Empire est fondé sur des relations de type colonial, inégalitaires par principe fondateur, hautement rentables par conséquence immédiate. Les discours, antiracistes d’intentions, sont adaptés à une pratique raciste qui est soucieuse de maintenir en place la hiérarchie raciale. L’équilibre repose sur une scolarisation des indigènes parmi les plus faibles du monde colonial, et sur un maintien de l’ordre colonial relativement coûteux. Cet équilibre est assez fragile. Or, dès 1917, Etats-Unis et Russie ont rappelé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Rejoints par les autres vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, dont la France, ils réitèrent leur appel entre 1941 et 1945. Dès la fin de la guerre, l’Empire colonial français entre dans des situations extrêmes : émeutes, massacres, guerres ouvertes ou endémiques tendent à se multiplier. En Algérie, considérée comme la clef de voûte de l’Empire par la densité et l’ancienneté de son peuplement français, par le fait aussi qu’Alger ait été, au cœur de la guerre, le refuge pour la capitale de l’Empire, un massacre inter-ethnique terriblement meurtrier (20 à 30 000 morts algériens, 104 morts européens) ravage de mai à août 1945 le Constantinois, partie orientale de la colonie. Le phénomène se complique de paniques urbaines qui parcourent le pays. L’incapacité des pouvoirs publics à y mettre un terme est d’autant plus significative qu’à la tête de l’Empire est le gouvernement le plus progressiste que la France ait jamais eu.


 

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