Séance du 17 juin 2010


Socialisme et colonialisme
L’antinomie des utopies saint-simoniennes

Depuis l’ouvrage de Marcel Emerit en 1947, l’aventure des saint-simoniens en Algérie a suscité de nombreuses études dont la somme livre une bonne connaissance du dessein collectif et des parcours individuels. On fera usage de cette historiographie pour confronter l’idéologie saint-simonienne à ses mises en œuvre. On voudrait comprendre comment un projet social humaniste, généreux, qui proclame l’« association universelle » et le « mariage de l’Orient avec l’Occident », aboutit à des fins le plus souvent contraires. La divergence des destinées personnelles livre un premier indice des apories théoriques. Quand les uns se font redoutables sabreurs (Lamoricère), d’autres s’insèrent dans la société locale jusqu’à y fonder un foyer et parfois se convertir (de Neveu) ; des érudits produisent des travaux savants qui font référence (Carette) ; des scientifiques dressent un inventaire des ressources (Fournel), font œuvre ethnographique (Duveyrier), réunissent les premières collections patrimoniales (Berbrugger), etc. Beaucoup à l’inverse renoncent, se plient à la doctrine officielle et se font les agents actifs d’une colonisation agressive. Ainsi Warnier qui devient le porte-parole des colons les plus intransigeants et leur élu à l’Assemblée Nationale. Il œuvre à la loi qui portera son nom et qui permettra la spoliation féroce d’un demi million d’hectares de terres arables.

On se propose d’interroger les incohérences du saint-simonisme confronté au contexte colonial pour identifier sa configuration au sein de la formation discursive sur l’Algérie. Ce n’est pas un des moindres paradoxes de ce « socialisme utopique » (Marx) que certaines de ses idées parurent assez progressistes et révolutionnaires pour être reprises dans le Manifeste du parti communiste. Or, si les saint-simoniens peuvent revendiquer des réussites dans l’exploitation du territoire, l’échec est patent dans les rapports avec les « indigènes ». On mobilisera les procédures de l’analyse du discours pour relire les textes en regard des pratiques afin de saisir leur commune inconséquence. On fait l’hypothèse que les contradictions de cette utopie ont continué de travailler le discours colonial de la République et qu’elles poursuivent leur effet dans les interactions franco-algériennes.

Paul Siblot UMR CNRS 5267 – Université Montpellier III paul.siblot univ-montp3.fr


L’Algérie coloniale à travers les regards sur l’école de ses maîtres

La question de l’enseignement des indigènes s’est posée dès le début en Algérie, et plus encore à l’arrivée au pouvoir des Républicains avec Jules Ferry. L’analogie avec la situation métropolitaine donnait à penser que c’était une clé de l’avenir : en métropole, la République avait fait l’école, et l’Ecole ferait la République ; dans les colonies, après la conquête militaire, il fallait faire la conquête des cœurs, notamment par l’école. Les différences cependant étaient grandes : d’abord parce que les « sujets » coloniaux n’étaient pas des citoyens, et donc n’avaient ni les mêmes droits politiques et juridiques, ni les mêmes obligations militaires, ni la même situation sociale et économique ; ensuite à cause du nombre des enfants non scolarisés, très faible en métropole en 1880 (moins de 5 %), très élevé dans la population indigène en Algérie (95 % en 1900, 90 % en 1945)…

On s’intéressera ici au cas des instituteurs et enseignants en Algérie, exécutants d’une politique, mais aussi témoins et acteurs, confrontés directement à cette réalité, au-delà des discours sur la « mission civilisatrice de la France ». On prendra la période immédiatement postérieure à mai 1945, à partir d’un document intitulé : « La semaine de l’enseignement d’Alger Pâques 1945 », trouvé dans les Archives de la commission Langevin-Wallon (in AN, 71 AJ 64, dossier 4…- 5p. dactylographiées, non signé, non daté -vraisemblablement décembre 1945-), émanant des instituteurs du Groupe algérien de l’Education nouvelle et de la Fédération algérienne du Syndicat national des Instituteurs, à l’évidence partageant les analyses des communistes. Le texte dresse en effet une description contrastée des opinions du millier de maîtres réunis fin avril 1945 à Alger, opposant « colonialistes » et partisans de l’assimilation ; il traite des problèmes récurrents comme les moyens à mettre en œuvre, et l’usage de la langue arabe à l’école primaire. Il intègre au passage une analyse des « troubles » et de la « répression », donc juste après la réunion. On le comparera avec des articles de : — Y. Crebouw « L’enseignement aux colonies. Les problèmes algériens », 14 juin 1945, in L’Université libre (organe du Front national universitaire, puis de l’Union française universitaire, proche des communistes), p. 1 et p. 4 —J. Pera, « L’Algérie de demain », août-septembre 1947, in La Révolution prolétarienne (syndicalistes révoutionnaires autour de Monatte, dont Camus était un fidèle abonné), pp. 41-42 — Georges Hirtz (administrateur civil à Aflou, ancien chef du cabinet civil en 1941 de Weygand, délégué général de Pétain puis gouverneur général de Algérie), « L’Université dans l’Empire. Le problème culturel en Algérie », in L’Université vivante. Essais et études universitaires, La nouvelle édition, 1946, pp. 55-69 — M. Cheffaud, vice-recteur de l’académie d’Alger, « L’enseignement primaire des musulmans en Algérie, 1830-1946 », in Documents algériens (publication du Gouverneur général), 11-12-13, décembre 1947-Février 1948, n. pag., 22 folios au total. (Ces deux derniers documents sont présentés et annotés en ligne sur le site : http://enseigner-lalgerie.1830-1962.fr) Seront utilisés des outils de description de type linguistique, avec un intérêt tout particulier pour la désignation des groupes humains habitant l’Algérie. Les occurrences de musulman - indigène - colon - européen - français - nationaliste - algérien … seront plus particulièrement observées. On verra par exemple comment le tournant des textes officiels dans l’Education nationale (disparition à partir de janvier 1946 du terme indigène, remplacé par musulman, comme celui d’Empire par celui de France d’outremer, jusque là en concurrence au moins depuis les années 30), est loin d’être intégré immédiatement aux usages. On s’interrogera enfin sur les difficultés à décrire les caractéristiques idéologiques, à la fois communes et différenciées, des enseignants en Algérie avant l’indépendance.

Pierre Boutan IUFM de Montpellier, Didaxis-Dipralang Université Paul-Valéry, Amis de la Mémoire Pédagogique

 

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