Une rencontre hors du temps : les incas face aux romains

Gabriela Salazar Ferro


La rencontre entre l’Europe et l’Amérique fut une des rencontres les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, mais l’historien qui s’y intéresse n’a accès qu’au point de vue des dominants : l’écriture, embarquée dans les navires, devint une arme de plus dans la confrontation. Les descriptions européennes– issues de composantes inférentielles construites pendant la Renaissance-, hiérarchisèrent l’humanité par l’opposition Civilisé-Sauvage, Identité-Altérité. Les chroniques, illustration de la position adoptée par les Espagnols lors de la rencontre, sont-elles un pont ou un obstacle pour la connaissance des Incas ?

Il est difficile d’étudier l’histoire du Tawantinsuyu (Empire Inca). En effet, les Incas ne connaissaient pas l’écriture, et si l’anthropologie peut retracer la pensée amérindienne, il serait utopique de croire en la permanence d’une mémoire précolombienne imperméable aux effets de la rencontre. L’étude des Incas passe d’abord par les yeux des chroniqueurs espagnols dont les propos furent conditionnés par leur position dans le débat sur la nature et la place de l’Autre.
D’un autre côté, parce que les Incas semblaient plus civilisés que d’autres peuples, le Tawantinsuyu trouva son alter ego en Europe : l’Empire Romain. La comparaison entre les deux civilisations, au début limitée aux routes et à l’organisation, pris rapidement une nouvelle dimension : les Incas, comme les Romains, avaient préparé le terrain pour le christianisme. Alors, il ne fut plus question de citer l’Empire par excellence pour illustrer l’organisation Inca, alors les Incas devinrent des Romains, alors les gestes des Incas pouvaient se lire dans les récits de Tite-Live. La civilisation Inca perdit sa spécificité, et l’image alors créée traversa les siècles. L’historien doit-il pour autant renoncer à la recherche d’une réalité andine du XVIe dans les chroniques ? L’histoire des Incas est-elle un récit européen ?
Au XXe siècle, grâce à l’archéologie et l’ethnologie, les Incas furent replacés dans l’histoire Américaine. Dès lors, bien que l’historien doive prendre en compte le bagage culturel des premiers ethnologues américanistes -i.e. les chroniqueurs- pour l’étude de la civilisation Inca à Cuzco, ces récits ne sont pas uniquement une addition de composantes inférentielles. Leur mise en rapport avec des récits recueillis dans les provinces de l’Empire Inca permet de poser l’hypothèse d’une histoire Inca basée sur des personnages héroïques, comparable à l’histoire des rois romains.

Les chroniques restent la principale source pour l’étude des Incas, mais en fixant une longue tradition orale, l’écriture constitua aussi la première forme d’acculturation en Amérique et fut un instrument de la nouvelle hiérarchisation sociale. Pourtant, sous la plume de certains, elle devint également un moyen d’émancipation : les récits d’Indiens illustrent son appropiation par les peuples dominés, et sont les meilleurs exemples de ce que Lévi-Strauss appelle « ce vaste état de syncrétisme », l’Amérique.

Références bibliographiques

- J. ANADON ed., Garcilaso de la Vega an american humanist, University of Notre Dame Press, Notre Dame, 1998.
- G. LENCLUD, « Quand voir c’est reconnaître – les récits de voyage et le regard anthropologique », Enquête, n°1 Les terrains de l’enquête, 1995, éd. Parenthèses, Marseille, pp. 113-129.

Gabriela Salazar Ferro
CERCAM, Université Montpellier III
« Comparaison des religions romaine et inca et de leur rôle dans les idéologies impériales » sous la direction de Mme D. ROMAN.

 

 

Dans la même rubrique :



 

© MSH-M 2006-2017
Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.frcontact(at)msh-m.org