Argumentaire


Nos connaissances sur l’organisation de ligues catholiques dans les provinces française, puis leur adhésion à la Ligue au cours de la dernière guerre de Religion (1585-1598), sont largement tributaires de l’érudition régionale du XIXe siècle. Celle-ci a permis la réalisation d’une grande thèse, celle qu’Henri Drouot a consacré à Mayenne et la Bourgogne. Afin d’étudier une France livrée aux appétits des puissances extérieures, nombre d’historiens ont su également, précocement, porter leurs regards sur des sources étrangères, qu’elles soient romaines, vénitiennes, ou surtout espagnoles. Après ces premiers travaux, il faut malgré tout attendre la fin du XXe siècle, et surtout les deux dernières décennies, pour assister à un véritable renouvellement historiographique, avec des apports majeurs sur l’organisation politique de la Ligue catholique dans les provinces françaises. Notons, parmi ces dernières, les éclairages apportés sur la Normandie, la Picardie, l’Anjou, le Languedoc, la Guyenne et la Champagne.

C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il est désormais temps de porter une réflexion méthodologique sur nos pratiques d’historiens, de confronter notre manière d’analyser ce qui semble une forme de désagrégation de l’État royal à la fin des guerres de Religion. Cette atomisation probable de l’autorité ne semble pourtant pas profiter aux ligues catholiques qui ne parviennent pas à opérer une cristallisation, à générer une entité politique propre, ou simplement à offrir une base solide pour permettre une intervention hispano-pontificale, savoyarde ou lorraine.

L’histoire positiviste offrait souvent le visage de ligues provinciales désordonnées à l’activité prédatrice, quel sens politique purent réellement avoir leurs acteurs ? Les Guises, puis la Ligue parisienne ne représentaient-ils que les seuls référents ? Outre les déficiences de l’État royal, ces notables forces centripètes au sein du royaume de France ne pouvaient-elles que conduire à la paix du Bourbon, par tant de lassitude après des décennies de guerres civiles ?

Elie Barnavi nous a engagé à réfléchir sur le caractère fédératif de la Ligue, dans un article célèbre, repris ensuite et développé dans Le parti de Dieu. La recherche récente invite à développer cette démarche à partir de différentes approches. Ces journées d’étude proposent à un groupe de chercheurs de partir de leurs propres investigations, achevées et/ou en cours, pour contribuer à un panorama général, historiographique et méthodologique, autour des axes suivants :

- Comment, et durant combien de temps est-il possible de définir, en tant que telle, une Ligue provinciale ? La définition et la portée d’un tel concept de Ligue provinciale doit être débattu, considérant notamment que, dans chaque territoire ligueur s’expriment de forts conflits entre les villes, les gouverneurs et les lieutenants des gouverneurs provinciaux, ainsi que la noblesse en armes. Les tentatives d’institutionnalisation politique se heurtent aux velléités d’autonomie des propres entités qui se regroupent dans une alliance aux contours diaphanes, tant en terme politiques que géographiques. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de prendre en compte les études réalisées sur les efforts d’institutionnalisation de l’autorité, sur le développement de réseaux clientélaires au sein de ces territoires, sur le caractère opérationnel des formes de représentation et de négociation collectives, sur la structuration de la mobilisation militaire et de la prise de décision politique. Bien sûr, nous devrons accorder une attention toute particulière aux formes et à la portée d’une éventuelle structuration politique à l’intérieur de chaque Ligue provinciale.

- Un autre axe concerne les relations de chaque Ligue provinciale avec l’État ligueur, sous l’autorité du lieutenant général. Comment, et jusqu’à quel point, se développent des systèmes de collaboration militaire, financière et politique entre les pouvoirs ligueurs et la tête théorique du parti. De la même manière, nous devons nous demander si la collaboration éventuelle entre les diverses ligues provinciales devait nécessairement passer par l’intermédiaire du duc de Mayenne, ou bien si des réseaux stables de collaboration autonomes du pouvoir central supposé de la Ligue ont pu se consolider.

- Enfin, quelle pouvait être la relation particulière que chacune de ces associations provinciales entretenait avec les territoires voisins : le duché de Lorraine, celui de Savoie, la république de Gênes et la monarchie espagnole, tant à travers les Pyrénées qu’en Flandres, en Bretagne et sur la façade Atlantique. Les possibilités ainsi offertes de renforcer leur autonomie ou de se placer sous la protection et le patronage de ces alliés extérieurs a été une constante dans les divers territoires de la Ligue, et pas seulement sur les frontières ou dans les ports. La collaboration militaire, les formes de contacts, la négociation et la réception de subsides, comme le développement de l’hispanophilie, représentèrent d’autres manières de renforcer l’autonomie et le pouvoir des leaders militaires ou des bourgeoisies urbaines. Au-delà du surgissement du sentiment national à la fin des troubles, bien instrumentalisé à l’aube du XVIIe siècle, Siècle des saints, l’historiographie française doit être confrontée à celle des pays voisins, au premier chef, celle de la monarchie hispanique. Outre les intérêts politiques, économiques et religieux de cette dernière, que doit-on conserver du sentiment de « protection » qu’elle pouvait exercer sur les catholiques français « zélés », au moment de son hégémonie politique et confessionnelle ?

José Javier Ruiz Ibáñez, Université de Murcie, jjruiz um.es
Serge Brunet, Université Paul-Valéry Montpellier III, serge.brunet univ-mont3.fr

 

 

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