Mobilité internationale et dynamique de changement dans les sociétés de départ

par Noureddine HARRAMI et Mohamed MAHDI


Introduction

Dans les débuts des années 1930, J. Ray, auteur de la première thèse sur l’immigration marocaine en Europe, constatait que : « l’immense majorité des émigrés marocains en France appartiennent aux tribus du Sud, presque toutes berbères, toutes sédentaires ». A l’époque, la France constituait la principale destination des Marocains. Et les mouvements migratoires en provenance du Maroc présentaient toutes les caractéristiques d’une migration provisoire de travail et d’hommes seuls. Il a fallu attendre plus de trente ans pour que ce modèle migratoire subisse de profondes modifications avec l’avènement de la migration familiale de fixation, l’émergence de nouveaux pays de destination et de nouvelles zones de départ au Maroc. Dans les années 30, comme dans les années 70 du dernier siècle, les migrants étaient essentiellement issus de souches ayant évolué en dehors du système éducatif du pays, à une époque où l’école était le principal facteur d’ascension et de mobilité sociales. Dans les deux périodes, les candidats à l’émigration se recrutaient parmi les paysans et les migrants du rural fraîchement installés dans les villes. Socialement, « partir travailler à l’étranger » était négativement représenté : c’était avant tout « aller faire la besogne chez les nsara-s » (terme local désignant les européens). Immigrer était ainsi perçu comme étant une pratique de marginaux, un indicateur d’échec social. Si à partir de ces années, la migration des marocains a changé de forme d’un point de vue socio-démographique, les années 1980/90 seront marquées par un phénomène peu considéré : le changement radical dans les représentations sociales de l’immigration. Dorénavant, la migration vers l’étranger n’est plus un acte stigmatisé pratiqué par « quelques marginaux ». « Passer » la frontière est désormais considéré comme une réussite. Au sein des transformations actuelles qui affectent la pratique de la mobilité internationale au Maroc, la zone de Fkih Ben Salah (région de Tadla-Azilal) occupe une place centrale. Elle constitue aujourd’hui l’une des zones les plus actives en matière d’émigration vers l’Espagne et l’Italie, soit les nouveaux points de destination des Marocains. Les réseaux et filières d’immigration clandestine ou légale dans les pays de destination sont très actifs non seulement dans les centres urbains mais également dans les petits douars du rural. La migration d’individus issus de cette zone est très récente. Elle remonte à la seconde moitié des années 1980. Et en très peu de temps, elle a modifié considérablement les structures sociales et spatiales de la région. Cette contribution se propose de dresser un tableau de cette mobilité internationale. Nous présentons d’abord la morphologie de cette migration. Nous analysons dans un second temps les dynamiques de changement qu’elle a pu amorcer dans cette société.

I. Morphologie de la mobilité internationale dans la région de Fkih Ben Salah

1. Brève présentation de la région

La région objet de cette étude fait partie de la province de Béni Mellal dont la majorité du territoire est située dans la plaine de Tadla au centre du Maroc. La ville de Fkih Ben Salah est à 40 Kms au nord ouest de Béni Mellal, chef lieu de la province. La zone étudiée se constitue d’une Municipalité (Fkih Ben Salah), d’un centre urbain (le Centre de Bradia) et de six communes rurales (Al Khalfia, Bni Chagdale, Bni Oukil, Bradia, Hel Merbaâ et Krifate). Au recensement de 2004, la région de Fkih Ben Salah comptait 206353 habitants répartis sur 37994 ménages, soit le 1/5 de la population de la province de Beni Mellal. Cette population se distribue, selon le milieu de résidence, en 43% pour l’urbain et 57% pour le rural. La ville de Fkih Ben Salah enferme à elle seule 40% de la population de la zone. Pour le reste des communes, Bradia et Krifate arrivent en tête avec respectivement 17,6% et 16,5% de la population de la zone (cf. Tableau en annexe). Durant la période intercensitaire 1994 – 2004, la zone étudiée a connu une croissance démographique de 0,5%, ce qui représente un taux inférieur à la moyenne nationale (1,4) et provinciale (0,8). Certaines communes ont même enregistré des taux négatifs (Al Khalfia, Bni Chagdale et Bni Oukil). Du point de vue des grands indicateurs socio-économiques, la situation de la population varie selon les communes et les milieux de résidence. L’urbain (Fkih Ben Salah et le Centre de Bradia) enregistre les meilleurs taux de scolarisation et d’alphabétisation. Dans le rural, les communes de Bni Chagdal et Bni Oukil semblent les moins favorisées en matière de scolarisation et d’alphabétisation en présentant des taux parfois nettement inférieurs aux moyennes provinciale, régionale et nationale (cf. Tableau en annexe). Dans le milieu urbain, le taux d’activité est inférieur à la moyenne nationale. Le taux de chômage - qui avoisine à Fkih Ben Salah le chiffre enregistré pour l’ensemble du Maroc - reste inférieur de 2 (Fkih Ben Salah) à 5 points (Centre de Bradia) aux taux provincial et régional urbain. Le rural quant à lui demeure caractérisé par des taux d’activité et de chômage dépassant sensiblement les taux relevés au niveau provincial, régional et national. Ce constat concerne la totalité du rural, excepté Bni Chagdal et Bni Oukil. L’agriculture occupe une position centrale dans l’économie de l’ensemble de la province de Béni Mellal. Les dynamiques du secteur agricole ont permis le développement d’une industrie agroalimentaire représentée notamment par les trois sucreries de la province. La situation des communes de la zone envisagée du point de vue des superficies irriguées est très variable. Les deux grandes communes de Krifate et Bradia semblent plus favorisées en présentant des taux dépassant largement les moyennes, nationale, régionale, provinciale et celle du cercle de Fkih Ben Salah, soit respectivement 64,4 et 54,3 contre 14,3, 29,6, 37,8 et 24,7. Les trois autres communes rurales affichent les modestes taux de 7% comme c’est le cas de Bni Oukil et 12% pour Bni Chagdale et Al Khalfia (cf. Tableau des indicateurs de l’agriculture en annexe). Si dans toutes les communes la production est principalement orientée vers les céréales et les légumineuses, Al Khalfia et Bradia se démarquent par des parts importants – comparé au moyennes, du cercle, la province, la région et l’ensemble du Maroc – en matière d’arboriculture. Ces deux communes se caractérisent par ailleurs par l’importance industrielle : coton et betterave. Les communes de la région se caractérisent aussi des taux de mécanisation supérieurs aux moyennes, nationale, régional et provincial (cf. Tableau en annexe). Les atouts de la région en matière d’agriculture ont fait d’elle une zone d’accueil des migrants et de rétention de la population (cf. Tableau 1). Mais la tendance va s’inverser dans les années 1980 avec le déclenchement de l’immigration internationale en son sein.

2. Les caractéristiques saillantes de la mobilité internationale

Il n’existe pas de données issues d’opérations de recensement de la population à propos des migrants issus de cette région. Mais on peut apprécier la dimension quantitative du phénomène à partir du nombre de migrants par famille. En règle général, les Mokaddams (auxiliaires de l’autorité locale) des quartier et douars de la région estiment que chaque famille compte au moins un migrant. Selon trois enquêtes datant des années 1990, 70% des familles des quartiers de Fkih Ben Salah et 60% des douars périphériques comptent un émigré. Les familles comptant plus d’un migrant sont de l’ordre de 18% dans l’urbain et 26% dans le rural[Mounir, S. (1996) ; Hafnaoui, F. (1998) et El Haji, H. (1998)]. Deux principaux facteurs définissent le déploiement de cette dynamique migratoire dans la zone étudiée. D’abord, l’accès à l’information et à des réseaux connectés aux migrants déjà installés en Europe. Ce sont les possibilités offertes par ces réseaux qui expliquent l’importance de la migration chez les individus originaires de Bni Chagdale et de Bni Meskine installés dans la ville Fkih Ben Salah et dans certains douars irrigués du rural. Ces migrants ont bénéficié des apports d’une tradition migratoire ancienne dans leurs zones d’origine pour partir et devenir les initiateurs de la mobilité internationale dans la région. Les signes de richesse manifestés, à leur retour, par ces migrants qui occupaient la strate la plus basse de la hiérarchie sociale locale sont devenus dans la région la preuve irréfutable de l’existence d’un El Dorado dans l’autre rive de la méditerranée. Or, le rôle de ces migrants ne se limite pas à la seule alimentation de l’imaginaire local à propos de l’Europe. Ces derniers vont aussi servir de facilitateurs de mobilité pour les nouveaux candidats (par exemple, passeurs et intermédiaires pour l’obtention de contrats de travail ou autres « documents de mobilité »). Le second élément qui explique la diffusion de cette nouvelle pratique de la mobilité internationale est la possession de ressources financières. Si le durcissement des mesures de contrôles des frontières en Europe depuis la fin des années 1980 n’a pas arrêté la migration, il a néanmoins augmenté son coût financier. Les candidats à la migration doivent faire face à de nouvelle dépenses coûteuses (achat de contrat de travail, financement de l’émigration clandestine, des visas au marché noir et des intermédiaires, etc.). Dorénavant, la migration n’est accessible qu’à des individus issus de familles qui disposent de moyens (terres agricoles, bovins, etc.) pour financer le projet migratoire. La mobilité a ainsi cessé d’être la pratique des plus démunis. Dans le rural, la migration internationale demeure marginale dans les douars pauvres des paysans sans terre alors qu’elle constitue un phénomène de grande ampleur dans les douars des propriétaires et d’exploitants terriens[L’activité agricole est la ressource principale des familles des migrants. Plus de 87 % des familles des migrants du rural périphérique possède une terre agricole (75% en irrigué et 25 % en bour) et 33% de la ville de Fkih Ben Salah, dont 31% en irrigué et 69% en bour. Dans la commune de Bradia, la part des familles disposant de terres est de 95%, dont 41% en irrigué et 56% en bour et irrigué. Les familles sans terre ne représentent que 4%. Celles ayant des terres uniquement en bour représentent 2,7% du total des familles de migrants. Quant à Bni Oukil, qui constitue la commune la moins favorisée en irrigation comme du point de vue d’autres indicateurs sociaux, seule une proportion de 5,5% des familles de migrants disposent de terres irriguées (la moyenne de la commune étant 7%), 23% ont des terres en bour et en irrigué. Mais la majorité des familles ne dispose de terres qu’en bour. Et le taux des familles sans terre est insignifiant (2,7%). Cf. Mounir Salah (1996).]. Cette mobilité des « Fkih Ben Salah » se distingue remarquablement des anciennes vagues migratoires issues d’autres régions du Maroc. Ainsi, les migrants de la région se dirigent principalement vers l’Italie qui constitue avec l’Espagne une nouvelle zone d’arrivée des Marocains en Europe. Les enquêtes réalisées par S. Mounir (1996) montrent que la destination italienne concerne les _ des migrants de la zone de Fkih Ben salah. Dans certaines communes comme Bradia et Bni Oukil, l’Italie représente quasiment l’unique pays de destination des migrants (respectivement 86% et 97%). Cette migration qui a été principalement masculine à son début s’est féminisée en très peu d’années. Beaucoup de femmes émigrent seules en dehors de la procédure de regroupement familial qui était le principal facteur de mobilité féminine vers l’Europe dans les années 1960/70. De même, les individus âgés de moins de 18 ans ont fait leur entrée avec force dans cette dynamique donnant naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui « migration des mineurs » ou des « enfants ». Ces mineurs partent seuls en utilisant les mêmes moyens que les adultes (pateras, achat des « documents de mobilité », etc.) ou en créant d’autres comme l’aménagement de petites caches dans les camions de transport international. La migration d’individus seuls, bénéficiant de soutien d’un réseau relationnel ou non, continue à caractériser la mobilité des « Fkih Ben Salah » puisque le regroupement familial, qui est en voie de progression, ne représente encore que des parts marginales de l’ensemble du mouvement. D’autres éléments caractérisent cette nouvelle dynamique migratoire par comparaison aux anciennes : le niveau d’instruction des migrants, la situation socioprofessionnelle avant la migration et l’importance des retours périodiques. Ainsi, si les premières vagues d’émigrés étaient constituées en majorité d’analphabète avec quelques d’individus justifiant des niveaux coranique, primaire ou même secondaire, dans les dernières vagues d’émigrés apparaissent de façon assez importante des diplômés de l’enseignement supérieur. Le chômage grandissant des diplômés depuis l’arrêt du recrutement systématique des lauréats de l’enseignement supérieur vers la fin des années 1970 n’explique qu’en partie ce revirement. En effet, beaucoup de migrants justifiant de niveaux d’instruction élevés étaient des actifs occupés avant la migration. En 1991, seuls 25% des migrants du Fkih Ben Salah et des douars périphériques étaient en chômage[Mounir, S. (1196)]. Cette proportion est beaucoup moins importante à Bradia (11% en 1997) et Bni Oukil (8%) [Hafnaoui, F. (1998) et El Haji, H. (1998).]. Les contingents de migrants comportent beaucoup d’actifs occupés et d’individus en formation parmi lesquels on trouve des agriculteurs, des étudiants et élèves, des artisans, des commerçants, des ouvriers et des fonctionnaires de l’Etat. Le dernier trait qui spécifie ces nouvelles mobilités en partance de Fkih Ben Salah est l’importance des retours périodiques. Alors que les retours dans les anciennes migrations étaient conditionnés par les contraintes du travail salarié régulier (1 mois de congé par an), les « Fkih Ben Salah » effectuent plusieurs visites par an à la zone de départ. L’enquête déjà citée montre que plus de la moitié des migrants de la région visite le Maroc plus d’une fois par an (Mounir Salah, 1996). Cette fréquence des visites est due essentiellement à la nature des activités (principales ou secondaires) des migrants qui font beaucoup de commerce entre les deux pays.

3. Les facteurs d’émergence

L’avènement de la migration internationale dans la région de Fkih Ben Salah est dû à la combinaison de trois facteurs : l’évolution démographique, le recul du revenu agricole et la proximité d’une zone à forte pratique de la mobilité interne et externe : les Bni Meskine.

a. Les évolutions démographiques

L’émigration interne (entrante), motivée par le développement du secteur irrigué et la crise de l’agriculture bour (non irriguée), a contribué substantiellement à l’évolution démographique de la zone et explique la forte densité de sa population. La région de Fkih Ben Salah est donc devenue très peuplée et apte à « exporter » de la population. Le tableau suivant montre l’importance de la migration entrante et sortante dans chacune des communes rurales de la zone étudiée ainsi que leur évolution démographique :

Voir tableau 1

En 1994, les communes rurales à dominance bour présentaient toutes des soldes migratoires négatifs allant de – 16% (Al Khalfia) à – 61% à Bni Oukil. Elles étaient également les seules dans la zone étudiée à enregistrer des taux d’accroissement négatifs entre 1994 et 2004. Les trois communes détiennent les plus bas taux de la région en superficies agricoles irriguées (12% à Al Khalfia et Bni Chagdale et 7% à Bni Oukil : cf. les indicateurs relatifs au secteur agricole en annexe). Seules les communes les plus irriguées (Bradia et surtout Krifate) présentaient des soldes positives. Quant à la municipalité de Fkih Ben Salah, elle a connu durant la période 1982-94 une véritable explosion démographique :

Voir tableau 2

Si la population de la ville du Fkih Ben Salah - qui constitue le premier pôle démographique de la zone - n’a augmenté que d’environ 8000 personnes depuis le recensement de 1994, cette population a quasiment doublé entre 1982 et 1994, en passant de 47540 à 74697, soit un TAMA de 3,8%. La migration entrante est le premier facteur de cette croissance. Sa part dans l’accroissement global est de 57%. Cette période d’expansion démographique est aussi celle qui a vu le commencement des mouvements migratoires à destination de l’Italie dans les premières années 1980 puis leur intensification durant la première moitié de la décennie 1990.

b. Le recul du revenu agricole

Ce recul s’exprime par la baisse des prix contractuels offerts pour différents produits agricoles (coton, betterave et autres). Cette baisse résulte en fait de la détérioration des termes de l’échange. Les prix offerts ont certes progressé mais pas au même rythme que les prix des intrants. Ce qui provoque une augmentation des coûts de production et une baisse des marges bénéficiaires. La structure des sources de revenu des agriculteurs manifeste aussi cette baisse du revenu agricole. Les revenus non agricole deviennent de plus en plus important (commerce, transferts des émigrés, travail hors exploitation). Ces transformations de la structure des revenus des agriculteurs interviennent dans un contexte caractérisé par le désengagement de l’Etat de certains services rendus aux agricultures gratuitement ou moyennant des subventions : labour, semences, engrais, produits phytosanitaires, etc.

c. L’effet « entraîneur » des Bni Maskine

Les Bni Meskine - situés au Nord ouest de Fkih Ben Salah dans la province de Settat –pratiquaient la mobilité internationale depuis les années 1960. Ils ont découvert l’Italie dans les années 1970. Cette population pratique également la migration interne. Le développement de l’agriculture irriguée et de la ville de Fkih Ben Salah a entraîné plusieurs de ses membres dans cette région où ils étaient devenus des ouvriers agricoles, bergers ou marchands ambulants. Ces individus – bénéficiant de l’appui de leurs réseaux de migrants en Europe - ont été les pionniers de ce mouvement migratoire qui marque aujourd’hui profondément la région. La réussite de cette première vague d’émigrants, que manifestent les maisons qu’ils ont construites, les voitures qu’ils conduisent et le train de vie inédit qu’ils mènent, a incité d’autres vagues d’émigrants de la ville de Fkih Ben Salah et du milieu rural avoisinant.

Ainsi, la migration internationale des « Fkih Ben salah » est née d’un triple mouvement. D’abord, la crise de l’agriculture après des années prospères qui ont drainé une forte migration interne vers la ville et le rural irrigué, entraînant de la sorte une forte croissance démographique. Tous les facteurs étaient alors réunis pour que s’amorce une dynamique d’expulsion de la population vers d’autres régions. Le potentiel en matière de mobilité internationale de l’une des principales composantes de cette migration interne, en l’occurrence les Bni Meskine, va poser les lignes d’orientation de cette dynamique naissante.

II. L’impact de l’émigration internationale sur la zone de Fkih Ben Salah

Cette forte émigration, par le biais de transferts matériels et symboliques, a eu un impact considérable sur la région de Fkih Ben Salah. Les changements qu’elle a entraîné fait d’elle un cas inédit dans l’histoire de la migration internationale au Maroc. On pourrait envisager ces changements dans les trois sphères suivantes : l’espace, l’économie et la société.

1. L’effet spatial

Le Centre urbain de Fkih Ben Salah s’est développé à la faveur de l’extension de l’agriculture irriguée et de l’émigration interne que celle-ci a engendré. Mais ce Centre a connu un second « bond » depuis le déclenchement en son sein de l’émigration internationale qui a entraîné dans son sillage le milieu rural périphérique et lointain. Ce Centre a beaucoup profité des transferts de ses émigrés et de leurs investissements pour se transformer. Les transferts des émigrés ont été utilisés dans le secteur du bâtiment et dans le développement des lotissements publics et de particuliers. L’émigration a ainsi contribué à l’agrandissement vertical et horizontal de la ville. Une des conséquences de cet urbanisme provoqué par l’émigration internationale est le développement de la spéculation dans l’espace urbain. La forte demande sur la terre a engendré une flambée des prix [Dans un quartier de la ville de FBS, le prix du terrain au m2 a atteint 1000 Euros, soit des prix comparables à certains quartiers résidentiels de Rabat et Casablanca.]. Dans le milieu rural, les transferts des migrants ont permis des changements dans les conditions de logement. La quasi-totalité des familles des migrants a changé l’habitat en pisé par un habitat en dur. La composition et les fonctions de l’habitat ont à leur tour été changées. L’on dispose alors d’une aile pour le séjour de la famille, d’une autre réservée aux invités, d’étable pour le bétail - ce qui révèle la présence de l’élevage dans les stratégies d’investissement des émigrés -, et d’hangar pour le matériel agricole et l’entreposage des produits agricoles (olives, coton) avant leur commercialisation. L’exode en direction de villes comme Fkih Ben Salah et Béni Mellal constaté lors des premières années de la migration internationale a été stoppé depuis l’électrification des douars. Et on assiste à un retour des familles à leurs villages de départ.

2. Les effets sur l’économie

Les impacts de la migration sur l’économie locale sont perceptibles dans trois secteurs : l’agriculture, le bâtiment et les services. Pour ce qui concerne l’agriculture, la migration a d’abord affaibli le stock de la région en main d’œuvre agricole masculine, celle-ci étant devenue chère et introuvable. Ensuite, elle a produit une désaffection de l’agriculture. Les exploitants agricoles encouragés par les transferts des migrants se sont dirigés vers le métayage, ce qui a permis d’introduire de nouveaux ménages dans les douars. Ces mêmes transferts ont permis aux agriculteurs de faire face aux prix grimpant des intrants et des factures d’eau d’irrigation. L’office de mise en valeur agricole chargé de gérer les eaux d’irrigation doit sa pérennité à l’immigration qui permet aux agriculteurs de le rembourser. Mais les bienfaits de la migration sur l’agriculture ne se limitent au seul aspect d’avoir atténué la crise du secteur. Cette migration a permis aussi son renouvellement. Grâce aux transferts des migrants, les agriculteurs ont pu se doter d’équipements mécanisés. A ce niveau, Fkih Ben Salah semble bien outillée en présentant des taux de mécanisation largement supérieurs aux moyennes national, régional et provincial (cf. tableau des indicateurs du secteur agricole en annexe). L’argent de l’immigration a permis enfin un développement considérable de l’élevage notamment celui les bovins laitiers. Le bâtiment et le secteur des services connaissent une dynamique sans précédent. Lors de notre dernière mission de terrain à Fkih Ben Salah en août 2005, la ville était encore – après quelques deux décennies du déclenchement de la migration en son sein - un immense chantier (construction de maison, aménagement de lotissements, etc.). De nombreux cafés, boulangeries, pâtisseries et pressings ont vu le jour grâce à des investissements des migrants. Déjà en 1991, 22 cafés des 38 que comptait la ville appartenaient à des familles des migrants. Certains de ces cafés concurrencent du point de vue de la qualité les grands cafés de Casablanca et Rabat. Cette même catégorie de familles (i.e. des migrants) contrôlait à l’époque 8 boulangeries sur 11, 1 agence de voyage sur 2, 20 salons de coiffures sur les 34 existant à Fkih Ben Salah [Mounir, S., (1996).]. Certains de ces établissements portent de noms qui rappellent l’Italie (Café d’Italie, etc.). Et ce n’est pas uniquement l’importance du bâtiment ou du secteur des services dans les stratégies d’investissement des migrants qui est derrière ce dynamisme économique. Construire sa propre maison ou celle de ses parents, disposer de biens matériels trouve aussi son sens dans des logiques non économiques : c’est signifier sa réussite et son droit à la fierté et la reconnaissance sociale.

3. Les effets sur l’organisation sociale

Les changements relatifs à l’organisation sociale entraînés par la migration concernent différents niveaux. D’abord, l’amélioration du niveau économique s’est traduite par l’élargissement de la base des petits propriétaires. Avant l’émigration internationale, les familles se définissant comme « modeste » étaient majoritaires. Après l’émigration, ce sont les familles se définissant comme ayant un « bon niveau économique » qui deviennent majoritaires. Les conditions d’existence des ménages se sont largement améliorées. L’on dispose de tout les éléments de confort (réfrigérateur, télévision, eau potable, électricité, moyen de transport, etc.). L’enrichissement par l’émigration a par ailleurs bouleversé la hiérarchie traditionnelle. Les richesses introduites par la migration ont permis à des familles qui occupaient les strates inférieures de cette hiérarchie d’opérer un mouvement remarquable d’ascension sociale. Des propos recueillis sur place - du type « Les bergers sont devenus des seigneurs et les seigneurs des bergers » ou encore « Un professeur s’est vu refusé la main d’une fille. Sa famille lui a préféré un émigré » - illustrent non seulement l’ampleur du dérèglement opéré au niveau de la stratification sociale locale, mais aussi le désarroi de toute une société face à ces nouvelles mobilités sociales. Mais c’est dans le milieu rural que l’organisation sociale est le plus ébranlée par la migration. La fraction (division du douar ou village regroupant les familles se réclamant d’un même lignage) comme niveau clef de cette organisation recule devant les ménages. Avant le déclenchement du mouvement migratoire, les compétitions se faisaient entre fractions. Les richesses que permet la migration ont propulsé les ménages au devant de la scène sociale. Les rivalités se font désormais entre ces unités autour des retombées matérielles de la migration (nombre et qualité des bovins de la famille, taille de l’exploitation, qualité du logement, etc.). Ces nouveaux objets de compétition ont considérablement affectés les solidarités sociales. Les pratiques de solidarité ne concernent aujourd’hui que quelques objets d’intérêt collectif comme la construction des routes (qu’utilisent d’ailleurs les voitures introduites par l’immigration) et le nettoyage des cours d’eau ou encore des objets qui occasionnent un contrôle social intense comme les deuils. Les échanges matrimoniaux qui étaient un acte de solidarité et de loyauté sociales se font avec des groupes lointains. Ces nouvelles conduites matrimoniales s’expliquent par les ouvertures et l’ascension sociale qu’a permis l’immigration. Mais elles sont parfois motivées par les simples considérations d’empêcher une famille « rivale » d’accéder aux bienfaits économiques de la mobilité en lui permettant de prendre un conjoint migrant et faire partir par la suite le membre concerné par ce mariage en recourant à la procédure administrative du regroupement familial. La migration a opéré des transformations de taille s’agissant de la condition de la femme et des rapports sociaux de sexe en général. Nous avons souligné la féminisation rapide de cette mobilité internationale en partance du Fkih Ben Salah comparée aux anciennes vagues de migration. Du point de vue de cette société, les femmes peuvent aussi immigrer par les mêmes voies que les hommes. Elles peuvent aussi partir en transgressant une règle matrimoniale fondamentale : celle qui interdit à une femme de prendre un conjoint frappé de prohibition religieuse. Epouser, réellement ou de façon fictive, un européen, et partir, n’est plus « la honte des hontes » : c’est une réussite, n’en déplaise aux règles d’endogamie religieuse qui interdisent ce type d’union. La femme est ainsi devenue un acteur autonome dans cet espace de mobilité transnationale.

La migration a donc amorcé un large mouvement d’émancipation : autonomisation des ménages, affranchissement des groupes dominés : les barrani-s (étrangers) - que furent jadis les Bni Meskine, Bni Chagdal et autres groupes que la pauvreté a conduit vers la région -, les jeunes et les femmes. En somme, cette dynamique migratoire qui opère dans la région de Fkih Ben Salah peut être appréhendée à la fois comme un facteur de reproduction et de désintégration sociales. Elle a permis grâce à ses retours économiques à ces sociétés de se maintenir. Mais elle a modifié les systèmes locaux en affaiblissant les solidarités et les loyautés anciennes et en propulsant de nouveaux acteurs au devant de la scène publique.

Références bibliographiques

- El Haji, H., Migration internationale et ses effets sur l’espace rural de Tadla, cas de la commune de Bni Oukil, Mémoire de licence de Géographie, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Béni Mellal, 1997/98 ;
- CERED, Aspects démographiques et socio-économiques de la région de Tadla-Azilal, Rabat, 1999. CERED, Dynamique urbaine et développement rural au Maroc, Rabat, 1999 ;
- Hafnaoui, F., Migration internationale et ses effets sur l’espace rural de Tadla, Cas des communes Bradia et Oule Zmam, Mémoire de licence de Géographie, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Béni Mellal,, 1997/98 ;
- Mounir Salah, De Fquih Ben Salah à Milano : l’émigration marocaine internationale et ses effets sur les régions de départ, Thèse de 3e Cycle – Faculté des Lettres de Rabat. 1995-96.
- RAY, J., Les Marocains en France, Thèse de Doctorat, Université de Paris, Maurice Lavergne, 1937.

Tableaux et Annexes

Document à télécharger

N. HARRAMI, anthropologue, Université Moulay Ismail à Meknès (harrami menara.ma). M. MAHDI, sociologue, Ecole nationale d’Agriculture de Meknès (aitmahdi gmail.com). Cette contribution est issue d’une recherche menée par les auteurs dans le cadre d’un programme d’Anthropologie comparée de la mobilité transnationale initié au sein de l’Institut National d’Aménagement Urbain de Rabat et qui porte sur quatre régions du Maroc.

 

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