« La remontée des Sud : migrations en réseaux, villes et territoires transnationaux dans les Bassins Est et Ouest méditerranéens »

par Alain Tarrius


Sédentarité, mobilité et migration : le transnationalisme migratoire.

Article à paraître dans « L’année sociologique » n° 2007, s/d Christian Topalov.

A l’articulation des années 80 et 90 apparaissent, en Amérique latine, dans le Sud Est asiatique et sur les pourtours méditerranéens nord et sud, de nouvelles formes migratoires que l’on nomme « transnationales ». Elles se caractérisent par une mise en circulation internationale de collectifs de migrants pauvres, ethniques ou non. Les réseaux ainsi formés traversent plusieurs nations, soit en des mouvements de longues rotations, des sortes de « tournées » de chez soi à chez soi, sans qu’il y ait sédentarisation, soit en des allers-retours de type pendulaire, d’une ville d’origine à une autre de résidence, sa propre famille étant établie dans l’une et dans l’autre, et bien souvent dans d’autres encore, entre les deux. Ces nouveaux migrants, d’ici et de là-bas, par opposition à ceux que l’on désigne comme ni d’ici ni de là-bas, colportent des marchandises, par exemple actuellement des produits électroniques, mais aussi des vêtements et des pièces de rechange de voitures, afin de les diffuser dans les meilleures conditions parmi les populations pauvres des pays riches ou parmi les nations pauvres : un « entre pauvres », « poor to poor », qui sert au mieux les ambitions commerciales de grandes firmes multinationales. En effet le marché des pauvres présente un intérêt majeur pour ces entreprises mais les voies de l’import-export sont régulées par des instances internationales qui veillent, taxes et contingentements obligent, au bon ordre des hiérarchies de la richesse. La mobilisation des transmigrants pour contourner ces règles, passer les frontières en instituant des économies souterraines, et tirer leurs revenus des importants différentiels de valeurs dégagés de la levée de facto des régulations douanières, se généralise sur tous les continents. C’est ainsi que des recherches menées depuis une vingtaine d’années par des membres de notre équipe, ont permis d’évaluer à environ 45 000 Marocains chaque semaine le transit transnational entre Maroc, Espagne et sud de la France, permettant à 190 000 de leurs proches sédentarisés dans ces pays européens des revenus supérieurs à ceux qu’ils tiraient de travaux sédentaires. Nous avons décrit très récemment des tournées d’Afghans, au nombre de 165 000 environ par an, qui colportent en Europe, via la Bulgarie, des produits électroniques du Sud Est asiatique importés par Dubaï en « destination terminale ». Les Afghans ne se sédentarisent pas, durant leur migration, mais fournissent des Syriens installés à Sofia, ou des Turcs, revendeurs en Allemagne et dans l’Est de la France où ils résident, de ces produits ironiquement labellisés « tombés du camion ». Pour exemple, un caméscope moderne, enregistrant directement sur DVD et doté d’une optique remarquable, qui se vend, en France et en Allemagne, dans les chaînes commerciales des grandes surfaces, autour de 1 200 euros, n’en coûte que 410 à Dubaï, 430 à Sofia et 480 à Strasbourg « tombé du camion ». Nous assistons en somme à une mobilisation internationale de la force de travail d’un nouveau type, commercial et très conforme à l’évolution générale des échanges, à la « mondialisation des économies », qui ne se substitue pas à la classique mobilisation de main d’œuvre pour des activités localisées, pour des séjours sédentaires, mais la complète. Cependant l’apparition et la mise en mouvement de ces collectifs modifient en profondeur les rapports que les migrations classiques, celles par exemple si bien décrites par Gérard Noiriel, entretiennent avec les sociétés traversées ou d’accueil. Les espaces de leurs mobilités peuvent être considérés comme des territoires circulatoires transnationaux où se manifestent des régulations, des normes, et donc des sociabilités originales : celles-ci, signifiées par des « notaires informels », concernent les valeurs d’honneur attachées aux échanges de parole, (respect des engagements commerciaux, maintien d’une forte distance aux économies souterraines mafieuses,…) caractéristiques de cette économie souterraine là, mais encore aux régulations familiales (maintenir une carte de séjour pour les circulants, accueillir d’autres migrants de ce type, gérer seule la famille pour une épouse de transmigrant, .. ) . Par contre elles accroissent le problèmes des distances aux voies de l’intégration, et notamment aux institutions publiques qui ménagent aux migrants sédentaires une place dans les dispositifs sociaux, culturels et sanitaires nationaux. Ce glissement de l’accueil sédentaire national aux circulations transnationales, de l’im-migration aux mobilités internationales, apparemment « libérateur » des contraintes d’une plus ou moins forte emprise des Etats sur les destinées des migrants, se paie au prix fort d’une aliénation grandissante aux dispositifs citoyens de solidarité.

Ce « décalage de dépendance » n’est pas sans effet sur les positions de ces centaines de milliers de nouveaux migrants par rapport aux politiques d’insertion des Etats-nations traversés. Minoration à l’extrême des perspectives de l’intégration, complémentarité économique avec les seuls lieux d’origine, capacité d’initier des comportements adaptés aux sociabilités de plusieurs contextes culturels, institution de « territoires circulatoires » tramés par les itinéraires des réseaux et présentant des contours, des modalités d’articulation aux sociétés locales, différents de ceux proposés par les découpages historiques en frontières politiques nationales. C’est ce dernier point que nous voudrions approfondir dans cet article en montrant comment, à l’est et à l’ouest du bassin méditerranéen, l’évolution de villes européennes est de plus en plus influencée par la présence d’étrangers redevables de ces nouvelles formes migratoires. Ces morphologies socio-spatiales urbaines nouvelles sont différentes de celles, usuelles dans nos espaces, de la concentration, souvent suburbaine, des pauvretés, tant elles rejoignent les initiatives les plus résolues de rénovation, de ‘gentrification’ dit-on. Ces nouvelles formes pourraient être avantageusement désignées comme « post-migratoires » : l’extension des problématiques de la mobilité spatiale et sociale réservées classiquement aux mouvements de populations internes à un Etat-nation, rend bien davantage compte de la nature et des productions de ces nouveaux flux d’étrangers que celles de l’ é-migration ou de l’im-migration qui ne font plus guère sens. Comment entre-t-on dans la ville et en sort-on, de quelque étage territorial proche ou lointain que l’on vienne ? comment entre-t-on en voisinage avec tous ces autres qui composent des mondes cosmopolites à partir de populations mobiles ? C’est de Sofia, capitale bulgare, et d’Alicante, port du Levant espagnol, que nous indiquerons quelques éléments de réponses à ces questions.

La suite de cette communication dans ce document.

 

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