La migration des Africains francophones sub-sahariens au Royaume Uni

David Edye – Senior Lecturer in Politics London Metropolitan University (LMU)


Séminaire « Migrations de transit en Méditerranée occidentale » MSH-M, Montpellier - 11 mai 2007

Cette recherche tente d’analyser et d’expliquer les flux migratoires des Africains originaires de pays francophones sub-sahariens au Royaume-Uni. Elle est basée sur des enquêtes préliminaires, menées auprès de groupes issus de plusieurs de ces pays et installés à Londres.

Notre hypothèse tourne autour de l’idée que la présence de ces groupes au Royaume-Uni s’explique par la mondialisation sous toutes ses formes, et qu’elle fait partie de ce qu’on peut caractériser comme la « migration secondaire » ou « stepping-stone migration » (Legrain. 2006).

Notre présentation traitera d’abord des enjeux économiques du phénomène migratoire au Royaume-Uni (RU) depuis les années 1990. Ensuite, on considérera les enjeux sociopolitiques de ces migrants, soit en tant que migrants réguliers, soit en tant que demandeurs d’asile ou comme réfugiés.

Migration – Asile :

- Tout d’abord il faut souligner le lien entre la migration et l’asile qui explique la politique de l’immigration ("migration-asylum nexus’). Il est difficile de séparer ces deux flux, donc on remarque que la politique de l’immigration britannique est maintenant beaucoup plus influencée par les exigences économiques et politiques que par ses obligations humanitaires.

- Le mouvement des gens vers l’Europe s’explique par la mondialisation, les effets de l’économie globale et la division internationale du monde du travail. La politique néolibérale de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) force l’ouverture des marchés de ces pays pauvres. En plus les subventions de la Politique Agricole Commune (PAC) de l’Union Européenne (UE) aux agriculteurs européens inondent leur système agricole avec des produits plus économiques. Le résultat s’explique par la diminution de production agricole et un manque de travail qui provoquent les migrations.

- L’instabilité politique et les guerres civiles provoquent la fuite des gens.

- Les catastrophes naturelles comme la sécheresse et la famine sont deux moteurs importants de propulsion.

- Les gens, donc, de ces pays francophones sub-sahariens migrent vers le Nord, soit en suivant les anciennes routes de commerce du Sahara vers le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, soit en embarquant sur des bateaux de fortune pour arriver aux Canaries. Quelques-uns arrivent directement au R-U.

Données Officielles :

Les données officielles de l’immigration au Royaume-Uni ne sont pas très précises. Surtout dans ce domaine il existe une forte sous-estimation. Par exemple, selon les chiffres officiels du Consulat Français à Londres il y a environ 150,000 Français reconnus au R-U. Mais en fait le montant est au moins deux ou trois fois plus grand selon les enquêtes menées au marché de l’emploi.

Néanmoins, on peut constater que, depuis 1990, le Royaume-Uni a attiré des centaines des milliers de gens venants de la France, parmi lesquels on trouve à peu près 10 á 20 % issus du monde francophone hors de la France, qui gardent toujours leur nationalité d’origine. Tout au début, cette migration était faite par les gens du Maghreb (Le Maroc et L’Algérie) mais maintenant elle vient des pays francophones sub-sahariens, On estime à un chiffre vers les 80 -100,000, et surtout concentrés à Londres. Parmi ces gens, les plus grands groupes sont les ivoiriens (ca. 40.000) et les congolais (ca.25.000).

Entre 1992 -1996 la plupart des ivoiriens était des étudiants, c’est-à-dire des élites qui s’enfuyaient de la situation politique. Leurs lignes de transit passaient par le Maroc, Ceuta, Melilla et Lampedusa. C’était une migration clandestine avec le but d’arriver en France. Cette migration était suivie par une migration secondaire des ivoiriens et des autres qui ont décidé d’essayer vivre au R-U. Ils avaient les permis de séjours français, mais qui ne sont pas valables au R-U, donc ils sont arrivés clandestinement au R-U. Les congolais sont arrivés de plus en plus nombreux vers la fin des années 1990 à cause de la guerre civile. Quelques personnes interrogées sont arrivées en tant que demandeurs d’asile directement au R-U. La plupart de ces gens a payé un trafiquant pour les amener en avion. Il y a aussi quelques – unes venues dans le cadre du regroupement familial. Au même temps que Londres représente une sorte d’Eldorado, elle est aussi une zone de transit vers le Canada et les Etats-Unis.

Raisons pour immigrer :

(voir Appendice 1 Questionnaire en fin d’article).

1. Études – Plus de deux tiers des personnes interrogées est arrivé au R–U pour faire les études. Donc l’échantillon est très dirigé vers les diplômés. Néanmoins les réponses montrent un parcours typique ; celui d’arriver avec un permis de séjour pour la durée des études et de rester au-delà de cette durée et puis de disparaître dans la clandestinité.

2. Économique – L’économie britannique a subi une croissance continue depuis 1995 et en même temps une plus grande flexibilisation et précarité du marché de l’emploi. Le gouvernement a introduit un salaire minimum en 1999, mais cela n’empêche pas des salaires inférieurs pour le travail clandestin.

3. Politique
- La situation politique dangereuse aux pays d’origine
explique une forte proportion de l’immigration directe, par exemple des congolais au R-U.
- Liens France – Pays d’origine. Ceux qui sont venus en tant que demandeurs d’asile, ont exprimé leur peur que les rapports trop étroits entre le gouvernement français et leur gouvernement permettent les autorités françaises de les trouver plus facilement en France qu’au R-U. Donc ils s’orientent vers le Royaume-Uni pour garder plus de distance envers les autorités françaises et leurs pays d’origine.

4. Regroupement Familial – Pour ceux qui demandent l’asile, et qui
reçoivent le statut de réfugié, il existe la possibilité de faire venir leur famille. Le nombre de ces gens continue d’augmenter, malgré une attente souvent très longue.

5. Visibilité en France – Pour plusieurs, il existe l’espoir qu’on est moins visible à Londres qu’à Paris ou en France. L’organisation spatiale de la ville explique cette expression. (Voir plus bas)

6. Tolérance – Jusqu’à maintenant il n’y a pas l’obligation de porter une carte d’identité tout le temps au R-U. La réalité est qu’on risque moins d’être contrôlé dans la vie quotidienne. En plus on peut avoir accès à certains services publics (Education et Santé), sans produire de carte d’identité, il suffit d’une simple adresse.

Intégration dans la vie britannique :

Population et Travail

40% des 8 millions de population à Londres est née à l’étranger, et on estime que la plus forte concentration des gens sub-sahariens se trouve à la capitale. Le gouvernement a essayé de mener une politique de distribution en 2001, le débat a suivi celui de la France des années 1970s ("le seuil de tolérance’). Mais cette politique a échoué dans son but de distribution et la plupart des gens sont rentrés à Londres.

Les gens dans notre enquête se trouvent dans plusieurs secteurs de l’économie. Ce travail est marqué par sa précarité et son invisibilité. Le nettoyage des bureaux dans le centre financier et commercial du centre et à l’est de la ville. Dans la restauration comme plongeurs et nettoyeurs, comme des gardes de nuit, gardiens de parking, conducteurs de taxis ("mini-cabs’), et aux stations d’essence (la nuit).

Le territoire de la ville

Pour avoir une bonne idée de la répartition des nouveaux immigrés à Londres veuillez faire un clic sur ce lien :

London’s ethnic groups Map : http://www.guardian.co.uk/graphic/0...

L’espace vécu de la ville de Londres est différente de celui de Paris. La plus forte concentration des gens issus des groupes ethniques en France réside dans les banlieues en marge des grandes villes, comme à La Paillade à Montpellier et autour de Paris. Les banlieues au R-U par contre sont des quartiers très salubres, chaque maison avec sa pelouse verte devant et derrière la maison, des terrains de tennis, et des magasins bourgeois.

A Londres, on trouve les groupes ethniques au centre de la ville (« inner city »). Par exemple les groupes antillais juste au sud de la Tamise à Lambeth, les bengalais à Tower Hamlets à côté du centre financier « The City », les gens de l’Afrique à Southwark, Lewisham et Greenwich au sud-est. L’intégration est faite, donc, par une certaine proximité spatiale, qui crée un phénomène en même temps de « ghetto » mais aussi d’« espace métissé ». Il est difficile de constater que la politique des « communautés » mène simplement à une « ghettoïsation » de la population étrangère. Il existe une complexité des rapports quotidiens faite par le voisinage, par le travail et par les expériences communes. Les écoles de beaucoup de quartiers témoignent de cette ghettoïsation et de ce métissage. Il est plus correct d’expliquer cette séparation par la situation sociale que par l’ethnie.

La Politique de l’immigration au Royaume – Uni : Privatisation – Criminalisation – Sécuritisation

Privatisation et Criminalisation

La situation pour les clandestins est devenue de plus en plus difficile. Pendant les années 1990, le gouvernement britannique a introduit, comme plusieurs autres pays européens, des amendes pour les compagnies aériennes, maritimes, ferroviaires et routières qui transportent des « gens irréguliers » (£2,500 (€4,000) pour chaque personne). Plus récemment les embaucheurs des « irréguliers » ou les propriétaires des logements qui louent aux « irréguliers » seront pénalisés par une amende jusqu’à £20,000 (€35,000). Les contrôles de l’immigration, donc, sont transférés aux services privés [1].

Sécuritisation

La question de tolérance sera mise en cause à partir de 2008 car tous les étrangers au R-U doivent porter une carte d’identité biométrique.

Pour ceux qui essayent de venir par les moyens réguliers une nouvelle politique de sélection à partir de 2008 va discriminer contre les gens des pays pauvres. Le nouveau système des « points » sera basé sur le salaire antérieur de venir au R-U. Le plus haut le salaire avant d’arriver, le plus de points et donc une plus grande possibilité de trouver un permis de travail, et donc un permis de séjour.

Les obligations humanitaires d’après la Convention de Genève de 1951 sont devenues de plus en plus restreintes. Selon plusieurs décisions de la Chambre des Lords (la plus haute cour du pays), les demandeurs d’asile sont obligés maintenant de faire preuve que leur situation particulière au pays d’origine était qualitativement pire que celle des autres qui sont restés [2].

Le R-U et l’Union Européenne (UE)

Deux aspects de la politique de l’immigration au niveau européen sont liés à la libéralisation et à l’harmonisation. Pour mieux faciliter l’opération d’un marché interne, plusieurs communiqués officiels, des règlements et des directives sont sorties de l’UE pour proposer la libéralisation du marché du travail par la réduction des obstacles à la libre circulation des citoyens européens. En revanche, l’harmonisation de la législation pour les non-citoyens est devenue de plus en plus restrictive. L’octroi des visas, le contrôle aux ports d’entrée et une fois en résidence dans l’UE sont tous soumis à des restrictions sévères, qui suivent aussi la même trajectoire de privatisation, criminalisation et sécuritisation qu’au R-U [3]. L’effet produit est que ces restrictions mènent à l’exclusion des milliers de gens, ce qui alimente le contraire de ce qui était prévu ; une forte augmentation des flux clandestins plutôt qu’un processus de régularisation organisée.

Conclusion

Mondialisation En dépit de tous ces obstacles, des expulsions et d’une politique de plus en plus restrictive, les gens continuent à arriver. Sans un redressement des inégalités du commerce global et une diminution des conflits provoqués par les intérêts géo-politiques et commerciaux, le mouvement des gens continuera [4]. De plus, les travailleurs immigrés permettent la flexibilisation du marché du travail. Déjà au R-U, l’organisation qui représente les intérêts des employeurs (Confédération of British Industry – CBI (MEDEF en France)) a fait une forte critique du gouvernement travailliste pour cette politique qui empêche la libre circulation de la main d’œuvre quoi qu’elle soit son origine. Cette organisation est aussi fortement opposée au nouveau système de surveillance des travailleurs. D’ailleurs, le rapport de l’ONU de 2001 sur les populations estime que l’UE aura besoin d’une immigration d’un million de nouveaux travailleurs par an d’ici 2025 [5]. Malgré des obstacles administratifs et physiques de plus en plus insurmontables, le flux migratoire analysé ci-dessus risque de continuer dû à des situations désespérées à l’origine et un besoin économique mutuel à l’arrivée.

Références :

- Bridget Anderson and Ben Rogaly ’Forced Labour and Migration to the UK’. http://www.compas.ox.ac.uk/publicat...

- Paul Anderson In a Twilight World – Undocumented Migrants in the United Kingdom. http://www.geocities.com/jrsuk/Twil...

- Regina v. Secretary of State for the Home Department (Appellant) ex parte Adam (FC) (Respondent) 02/11/05 http://www.publications.parliament....

- Stephen Castles, Trends in Asylum Migration to Industrialised Countries : and Sean Loughna, 1996 – 2001. http://www.wider.unu.edu

- 2001 Census (Recensement 2001) http://www.statistics.gov/uk/census2001/

- Robin Cohen, Migration and its Enemies. Global Capital, Migrant

- Robin Cohen, Labour and the Nation-State (Ashgate. 2006)

- Michael Collyer, "Explaining Change in Established Migration Systems : The Movement of Algerians to France and the UK.’

- Sussex Migration Working Paper no. 16 Sussex Centre for Migration March 2003 http://www.sussex.ac.uk/migration

- Michael Collyer, ’When do social networks fail to explain migration ? Accounting for the movement of Algerian asylum seekers to the UK’ Journal of Ethnic and Migration Studies 30(4) 2005

- Nigel Harris, « Thinking the Unthinkable » (Pluto Press. 2001)

- Philippe Legrain, Immigrants : Why your country needs them (Routledge. 2006)

- Lydia Morris, ’The control of rights’ - General critique of the fundamental principles of ’managed migration’ (JCWI.2005) http://www.jcwi.org.uk

- European Commission Green paper on economic migration http://europa.eu.int/comm/justice_h...

- Joint Council for the Welfare of Immigrants (JCWI) JCWI’s submission on this green paper : http://www.jcwi.org.uk/news/ecgreen...

- Conseil Européen – Une stratégie relative à la dimension externe de l’espace de Liberté, de Sécurité et de Justice. Communiqué du Conseil Européen le 12/10/2005 COM(2005) 491 final

- Institute for Public Policy Research (IPPR), « Irregular Migration in the UK » April 2006 http://www.ippr.org

- Home Office, « Safe Haven, Secure Borders - Integration with Diversity in Modern Britain’. Home Office February 2002.
 »Controlling Borders : a five year strategy for asylum and immigration." Home Office February 2005. http://www.homeoffice.gov.uk

- Institute of Employment Rights, (Trades Union Congress conference – September 2005) http://www.tuc.org.uk

- M. Zavodny, « Determinants of Recent Immigrants » Locational Choices" International Migration Review 33(4) pp 1014 – 1030 1999

- http://www.strangersintocitizens.org.uk


L’auteur remercie Olivier Busin pour son soutien linguistique

Appendice 1 - Questionnaire

Titre de recherche – Trajectoires de migrants francophones sub-sahariens au Royaume-Uni.

Questionnaire

Ref :

Ville : Date :

1. Age
2. Sexe
3. Lieu de naissance
4. Connaissance des langues
5. Avez-vous fait des études ? Lesquelles ?
6. Travailliez-vous dans votre pays d’origine ? Dans quelle profession ?
7. En quelle année êtes-vous arrivé en Angleterre ?
8. Avez-vous transité par d’autres pays ? Lesquels ? Pendant combien de temps ?
9. Etes-vous arrivés seul au Royaume-Uni ? Quels étaient vos compagnons ? Famille / Amis ?
10. Connaissiez-vous des gens ici avant d’arriver ?
11. Pourquoi avez-vous quitté votre pays d’origine ?
12. Pourquoi avez-vous pris la décision de venir au RU ?
13. Etes-vous venus pour votre sécurité ou pour le travail ?
14. Travaillez-vous au Royaume – Uni ? Dans quel secteur ?
15. Recevez-vous le social ? Income support/ Housing Benefit/ NASS/ Social services ?
16. Comment a été votre accueil au RU ?
17. Quelles étaient les difficultés ?
18. Quels sont les succès ?
19. Avez-vous pensé au retour ?
20. En France ? Pourquoi ?
21. En Afrique ? Pourquoi
Veuillez expliquer ci-dessous encore de vos réflexions :

[1] Une nouvelle politique d’arrêter l’octroi des allocations familiales et chômages aux clandestins (http://www.ind.homeoffice.gov.uk 07/03/07).
- A. Taylor, « Business to flush out illegal workers » Financial Times 16/05/07
- Commission Européenne, « Towards a comprehensive European Migration Policy ». Franco Frattini IP/07/678 Bruxelles 16/05/07

[2] Regina v. Secretary of State for the Home Department (Appellant) ex parte Adam (FC) (Respondent) 02/11/05 http://www.publications.parliament....

[3] Frattini op.cit

[4] Confederation of British Industry – CBI (MEDEF en France)

[5] United Nations (2000) Replacement Migration : Is it a Solution to Declining and Ageing Populations ? New York, United Nations 2000.
- http://www.un.org/esa/population/po...

 

© MSH-M 2006-2017
Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.frcontact(at)msh-m.org