Communication du 20 avril 2004


L’Exploration scientifique de l’Algérie (vers 1840– vers 1860) : pouvoirs, savoirs, disciplines

Quelques mots sur les origines de cet intérêt pour ce corpus très souvent cité, et mal connu. Je suis arrivé à ce sujet par deux voies. La première est celle de travaux anciens qui sans porter sur l’Exploration scientifique de l’Algérie n’a cessé de croiser quelques-uns de ses principaux savants dans les sciences de la société (Carette, Berbrugger, Pellissier, bien connus du reste de tous les spécialistes du Maghreb du XIXe siècle). La seconde est due à une entreprise collective, en réponse à un appel d’offres lancé au mois de mars 1992 par le Ministère de la Recherche et de la Technologie : ces recherches ont porté sur l’Invention scientifique de la Méditerranée dans la première moitié du XIXe siècle et sur les expéditions d’Égypte, de Morée et d’Algérie.

I – Les pouvoirs et le terrain

Quelques années après l’installation des Français à Alger, est organisée une vaste expédition, sous le nom d’Exploration scientifique de l’Algérie (l’expression désigne à la fois les opérations sur le terrain et la publication). Elle emprunte beaucoup de traits à l’Expédition d’Egypte, expressément présentée comme le modèle. Par différents caractères, l’Exploration scientifique de l’Algérie est une entreprise géographique. Par sa couverture spatiale : elle se propose de dresser un état des lieux dans les années 1840, au lendemain du régime turc, de l’Algérie occupée à ce moment, c’est-à-dire d’une Algérie, réduite, dans les premières années, à des points d’appui, à des territoires restreints. Par son objectif encore : ce sont les sciences du terrain, toutes disciplines confondues, de la géologie à la géographie, de la physique à la géologie, à la botanique et à l’archéologie (les disciplines textuelles, l’histoire, la jurisprudence et la législation musulmanes, étant moins bien représentées). Par la multiplicité et la convergence des pratiques d’enquête, menées par une bonne vingtaine de savants, proposés par les deux Académies des Sciences et des Inscriptions et Belles-Lettres : cette diversité, pour ne pas dire cet éclectisme, et ce patronage savant rappellent, par-delà l’expérience égyptienne, certaines des expéditions scientifiques du XVIIIe siècle, géographiques par les lieux de leur destination, géographiques (au sens large du terme) par la place qui est faite à la découverte.

Différents acteurs, différentes forces sont en présence. Un indice, apparemment sans importance, mérite d’être souligné : le travail sur le terrain, engagé à la fin de1839 (c’est le moment où Bory de Saint-Vincent, chef de l’expédition, quitte Paris), s’achève en 1842. Le premier volume publié est de 1844, les derniers de 1867. Il faut donc compter moins de trois ans pour l’Exploration scientifique, et plus de vingt ans pour l’Exploration scientifique de l’Algérie . Des explications sont classiques : difficultés du travail sur le terrain en temps de guerre, recherches inachevées, lenteurs de la publication dues à des raisons techniques, rivalités personnelles ... Mais ces délais interminables laissent à d’autres forces le temps et les moyens de s’exercer. Ils constituent moins des dysfonctionnements accidentels qu’ils ne renvoient à des instruments de pouvoir, de coercition et de décision.

La publication du travail scientifique met continuellement en présence, pendant vingt-cinq ans, non pas deux, mais cinq partenaires, tous collaborant à l’œuvre commune, à des degrés ou à des moments divers. Ce sont, en premier lieu, les savants qui, ayant travaillé sur le terrain, sont en principe les auteurs. Le nombre des savants (vingt et un, soit dix militaires et onze civils, en août 1839) est bientôt porté à vingt-quatre, en novembre 1840. On pourrait recenser une trentaine de membres en tout, auxquels il faudrait ajouter encore, pour la publication, quelques autres personnages (par exemple des dessinateurs). Un organisme, la Commission scientifique, est là pour rassembler, animer, coordonner : dirigé par le colonel Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent, le travail est en principe un travail d’équipe, qu’il l’ait été dès l’origine, qu’il cesse parfois de l’être ou qu’il le redevienne. La pression collective est évidente dans tous les documents laissés par l’Exploration scientifique de l’Algérie. Un troisième acteur est le ministre ou le ministère de la guerre, qui gouverne et administre (de la guerre dépend l’Algérie, en vertu de l’ordonnance de 1834, de celle de 1845, la suprématie de l’armée n’ayant été battue en brèche que pendant les deux années du ministère de l’Algérie et des colonies en 1858-1860), qui conduit les opérations de conquête, au temps d’Abd el-Kader, de la guerre totale menée par Bugeaud, et après Abd el-Kader, et qui dirige les opérations de la Commission scientifique : pour toutes ces raisons, le rôle de l’armée a été décisif. Un autre acteur est une Commission spécifique, dite Commission académique d’Algérie, chargée de la publication et des relations avec les auteurs. Nommée par Soult, ministre de la guerre (et président du conseil), dès 1842, elle comprend, sauf exception (Bory de Saint- Vincent), des personnalités scientifiques distinctes de celles de la première Commission et elle est présidée par Walckenaer, naturaliste, géographe, connu aussi pour ses travaux d’histoire littéraire. La Commission tient le 29 août 1842 sa première séance, nomme son secrétaire (Jomard) et des rapporteurs : par exemple Arago, Jomard, Bory de Saint-Vincent, Walckenaer. Ces attributions sont confirmées à la fin de 1844 : Arago pour la météorologie, la physique du globe, la géographie et la géologie, Bory de Saint-Vincent pour la botanique. Le dernier partenaire est l’éditeur, ou plutôt les éditeurs. La Commission académique estime que pour la rapidité de la publication, l’économie dans la dépense, la publicité à donner aux découvertes, l’« industrie privée » est préférable à l’intervention unique du gouvernement et qu’il faudrait choisir plusieurs éditeurs et plusieurs imprimeurs. À la demande du ministre, elle est donc amenée à déterminer dans quelle proportion l’« industrie » pourra être admise et à désigner les éditeurs.

La multiplicité des protagonistes montre qu’il existe, pour un même texte, plusieurs auteurs. Le botaniste, l’entomologiste, par exemple, travaillent sous contrôle. Trois personnages ou trois instances au moins sont en présence, l’auteur proprement dit, la Commission académique, le ministère de la Guerre. Il serait cependant regrettable de proclamer sans examen que le pouvoir politique a pesé de tout son poids sur le travail et l’écriture de la science, que l’idéologie est omniprésente dans le travail scientifique. Bernard Lepetit, au début du séminaire, a émis cette hypothèse forte que le travail scientifique, lors de ces expéditions, est resté indépendant du pouvoir d’État, qu’il s’est développé selon des exigences, selon des règles, selon une logique propres ; en d’autres termes que le développement des disciplines de terrain et les contraintes imposées par le pouvoir font deux.

Un fait paraît pourtant certain : le rôle du ministre de la Guerre est énorme. Je ne parle pas ici des conditions générales de la vie politique, sociale dans l’Algérie du XIXe siècle. C’est dans le détail même, minuscule, du travail scientifique qu’il faut saisir l’intervention d’un pouvoir d’État. Le ministère de la Guerre fixe les étapes de la publication et le sens de la navette, et s’attribue la décision finale. Les manuscrits, les planches et les épreuves, communiqués par les auteurs au département de la Guerre, seront adressés pour examen et approbation à la Commission académique, dont des membres délivrent le bon à tirer. Au terme des opérations, le ministre de la Guerre autorise définitivement le tirage.

« Ce contrôle sera en général une simple formalité, surtout pour les portions de la publication relatives aux sciences naturelles, physiques, à l’architecture, à l’archéologie etc. ; mais il n’en saurait être ainsi […] pour tout ce qui touche aux sciences historiques ou autres, dont les résultats généraux, bien qu’entièrement liés à l’œuvre de la Commission Scientifique, sont de nature à exercer (...) une certaine influence sur les intérêts politiques et administratifs de l’Algérie. »

Le ministre explique ainsi que certains de ces derniers volumes - appartenant aux Sciences historiques et géographiques - aient déjà été livrés à l’impression. Mais en toutes choses, le ministère intervient. Auprès des éditeurs, qu’il convoque, auprès du directeur de l’Imprimerie royale : celui-ci lui ayant adressé les épreuves du titre général qui doit être placé en tête de chaque volume, Soult choisit définitivement la formule : aux mots « Exploration scientifique [...] publiée par ordre du gouvernement », il fait ajouter l’expression « et avec le concours d’une Commission académique ».

II - Les sciences historiques et géographiques

A- Le corpus est considérable : quelque trente-sept forts volumes, des textes, des planches. Il l’est d’autant plus qu’il n’est que la partie visible de travaux enfouis, préparatoires, qui sont heureusement accessibles dans les archives. Le corpus, surtout, est étendu, mais nullement hétéroclite : il vise à constituer, je l’ai dit, une sorte d’état des lieux, toutes disciplines réunies, les Sciences historiques et géographiques (16 volumes), les Sciences médicales (2 volumes), la Physique générale (2 volumes), les Sciences physiques (c’est-à-dire naturelles), zoologie, botanique, géologie (14 volumes), l’Archéologie et les Beaux-Arts (3 volumes). Un ultime volume d’archéologie, dû à Stéphane Gsell, paraîtra en 1912. L’Exploration scientifique de l’Algérie reprend la tradition encyclopédique du XVIIIe siècle et de l’expédition d’Égypte. Remarquons encore que l’enquête est organisée selon des classifications disciplinaires, et non géographiques ni topographiques : les essais de division régionale sont soit internes à une première ventilation de type thématique, soit extérieurs et antérieurs à la description scientifique. Une remarque curieuse indique, exceptionnellement, qu’un autre principe de classement, géographique, n’était pas impossible. À la fin de 1842, Walckenaer écrit au ministre de la Guerre que, selon la Commission académique, le plan, pour tout ce qui forme la description historique et monumentale de l’Algérie, doit comporter une division « par localités ». En bref, on voit ici se dessiner une sorte de dictionnaire local ouvert, d’encyclopédie régionale, susceptible d’accueillir des enrichissements ultérieurs. L’idée n’a guère de succès.

Dans les Sciences historiques et géographiques, les travaux de Carette sur l’Algérie, de Renou sur le Maroc, de Pellissier sur la Régence de Tunis ont été depuis toujours lus et utilisés. Mais c’est une particularité de ces recherches que d’avoir été assignées à des auteurs uniques, sans avoir été suffisamment incluses dans l’ensemble qui leur donne tout leur sens, l’Exploration scientifique de l’Algérie, et les divers sous-ensembles. Ces travaux sont théoriquement l’œuvre d’une équipe, et les francs-tireurs sont jugés détestables. L’existence de cette communauté de chercheurs amène à redefinir la notion même d’auteurs - moins isolés que ne le laisserait penser la seule identification des noms figurant sur une couverture ou dans un catalogue de bibliothèque ; à mieux marquer le jeu des influences et singulièrement la place du pouvoir militaire. Un pouvoir que les savants exercent parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de cette autorité - ne serait-ce, pour certains, que comme officiers - et qu’en retour ils informent. Je voudrais terminer par le travail de l’un d’entre eux et je choisirai Carette pour diverses raisons. Pour la place qu’il occupe dans l’ensemble du système : il traite des tribus et des pouvoirs locaux tels qu’il les a perçus, dont la connaissance est nécessaire, urgente. Pour l’importance, en quantité, de son œuvre, à l’intérieur des Sciences historiques et géographiques (5 volumes en tout, publiés sans délais entre 1844 et 1853) . Par les méthodes de travail utilisées dans l’enquête : « Ce travail, écrit Carette à propos des Recherches sur la géographie et le commerce de l’Algérie méridionale …, n’a point été composé avec des livres. » [...] Les documents « existaient dispersés dans quelques centaines de têtes, d’où l’auteur les a extraits pour les réunir et les comparer ». Ailleurs, il distingue la géographie dite mathématique (les travaux hydrographiques, les travaux géodésiques et topographiques pour l’Algérie et la régence de Tunis, qui constituaient tous des recherches récentes), la géographie dite critique, dont le témoignage n’est pas irrécusable et qui repose sur des probabilités très inégales (c’est celle qui est tirée des géographes arabes El-Bekri et El-Idrissi, de Léon l’Africain, de Marmol et du docteur Shaw, auxquels s’ajoutent trois auteurs du XVIIIe siècle, Peyssonnel, Desfontaines, l’abbé Poiret) et la géographie testimoniale qui est fondée sur les déclarations d’un grand nombre d’informateurs dont l’enquêteur connaît la langue et qu’il interroge de station en station, dans des localités et à des époques différentes, mais à proximité du lieu où la compétence du voyageur est incontestable. Cette dernière géographie est un savoir qui se transporte avec la vitesse de la parole et s’appuie sur « le génie pratique des indigènes », qualifiés de « pèlerins géographes », de « boussoles intelligentes », d’« observateurs minutieux ». Par la qualité généralement reconnue à cet observateur attentif et intelligent, officier et saint-simonien, qui s’intéresse à la conquête économique de l’hinterland à partir de l’Algérie, aux courants commerciaux sahariens, aux marchés, aux relations avec la Tunisie et le Maroc. Saint-simonien donc, mais non pas mystique : à bien des égards, ce sont les marchandises plus que les hommes qui retiennent son attention.

Ses recherches valent à l’auteur beaucoup de considération, mais - remarquons-le - Carette, pas plus que ses collègues, n’échappe au contrôle de la commission de publication et du ministère de la Guerre. Donnant son appréciation sur l’Étude des routes suivies par les Arabes …, le rapporteur a souligné l’excellence de la méthode, la « sagacité » particulière aux géographes dont Carette a fait preuve dans son mémoire, mais il demande, d’une part, que Carette tienne compte de tous les documents disponibles manuscrits (mémoires, itinéraires, reconnaissances) pour perfectionner sa carte, et, d’autre part, que lui soient communiqués, avant qu’il ne se prononce, les matériaux géographiques réunis au Dépôt général de la Guerre. Mais s’agissant des recherches historiques et géographiques, qui peuvent être d’application immédiate pour le gouvernement et l’administration de l’Algérie et qui constitueront le « préambule » - chronologiquement et logiquement - de toutes les autres, médicales et naturelles , les travaux doivent être livrés le plus promptement possible à l’édition et au public. Sur ce point l’avis du ministère est formel, et de fait deux manuscrits de Carette, l’Étude des routes suivies par les Arabes ... et les Recherches sur la géographie et le commerce de l’Algérie méridionale ... , achevés en un temps record, paraissent dès 1844.

B- Carette, géographe de la Kabylie

Parmi les volumes de Carette, deux sont consacrés à la Kabylie, et c’est à juste titre qu’il peut passer pour l’inventeur français de la singularité kabyle. Sur les raisons ultimes de ce choix, je reviendrai pour conclure. Mais on peut d’emblée souligner quelques caractères de son enquête.

1- Le premier des deux volumes s’ouvre par cette déclaration :

« Je me suis proposé de dresser un inventaire des choses et des hommes contenus dans une portion définie de l’Algérie. » J’ai choisi la contrée qui comporte la définition la plus exacte et celle qui renferme, dans le moindre espace, les produits les plus variés et les populations les plus nombreuses."

C’est là, en d’autres termes, un essai de géographie descriptive et probablement, moins de quinze années après l’intervention française, un des premiers ouvrages de géographie régionale des temps de l’occupation. C’est aussi, avec le livre de Renou sur le Maroc et celui de Pellissier sur la Tunisie, mais à une tout autre échelle - non celle d’un État, mais celle d’une partie de l’Algérie -, une monographie définissant une identité spatiale et territoriale plus restreinte : ce choix est relativement original, si l’on se rappelle que les savants ont procédé en général selon des classifications de type conceptuel et transversal. Se pose dès lors la question de l’articulation éventuelle entre toutes les parties possibles, entre les différentes identités régionales ou spatiales. La réponse ne peut être qu’hypothétique. D’un côté, la description de la Kabylie entre dans la classe générale de l’inventaire, au sens de l’enquête systématique développée par la statistique départementale en France à l’époque napoléonienne (l’Exploration scientifique de l’Algérie en est un des lointains prolongements). De l’autre, la partie kabyle reste isolée, suspendue en quelque sorte dans le vide, dans la mesure où aucune autre région, aucun autre ensemble de tribus n’a été constitué, ni par Carette ni par ses collègues, en un objet comparable. La Kabylie est donc singulière, autonome à un double titre (par sa place dans l’Algérie, par sa place dans l’inventaire textuel et scientifique de l’Algérie), c’est-à-dire par une originalité proclamée de fait et de droit. Cette position conduit à une difficulté sans issue : comment appréhender les singularités, si celles-ci ne sont pas confrontées ? Comment saisir une partie, sans les autres parties, et sans le tout qui donne son sens à chacune d’entre elles ? Est-ce une contradiction fondamentale ? Les conclusions sont contenues dans les propositions, en une sorte de tautologie, si la singularité de l’enquête et la singularité de l’objet coïncident parfaitement. Le particularisme, en tout cas, ne peut être un isolat. 2- Carette procède à la fois par une enquête sur le terrain et par extrapolations. Publiant aussi dans la série des Sciences historiques et géographiques, Émilien Renou n’a pas, sauf erreur, pénétré à l’intérieur de l’empire chérifien et il rassemble, dans la Description géographique de l’empire de Maroc (1846), outre les auteurs grecs et latins, une bibliographie d’une trentaine de textes de géographes et écrivains arabes et de quelque deux cent soixante titres d’auteurs européens, sans compter des articles de journaux, les ouvrages relatifs aux présides espagnols, les cartes, les plans et les vues. Carette, lui, passe par les informateurs locaux, s’adressant aux montagnards kabyles, ces « économistes ingénus » auxquels il emprunte les matériaux de son ouvrage et auxquels il ne demande que le savoir d’un lieu. Les hommes sont donc l’instrument d’une analyse descriptive fondée sur les « particularités locales » et il revient à l’enquêteur de « remonter (...) de l’analyse à la synthèse ». À l’origine, l’enquêteur se fie donc au témoignage du terrain et de la vue.

Il procède aussi par comparaisons. L’analogie est une des modalités descriptives les plus usuelles en pays inconnu. En toutes choses, la nouveauté se définit par référence à ce qui existe ailleurs : ceci est particulièrement vrai - dans d’autres ouvrages, sous la plume de savants naturalistes -, du climat, des ressources minérales. Des corrélations sont établies ainsi entre l’Algérie et l’Europe, par exemple l’Espagne, les Pyrénées, l’Italie, dans une progressive construction, à partir d’éléments épars, d’un domaine méditerranéen continental. Des analogies sont proclamées dans l’ordre des particularités ethnographiques, lorsque Carette compare la dualité linguistique de l’Algérie à la division linguistique de la France autrefois partagée en langue d’oïl et langue d’oc. Cette distinction, en France, ne se bornait pas, écrit-il, à la langue, mais s’étendait aux besoins et aux intérêts, aux mœurs et aux habitudes : « La langue d’oc avait son génie, la langue d’oïl le sien. » « Au-dessous » en effet de cette division fondamentale, l’espace était divisé en une multitude de petites nationalités, si bien que pendant longtemps « on était Normand et Provençal avant d’être Français ». Le géographe, ici, se fait historien, l’histoire étant en quelque sorte enclavée dans la description géographique. Le regard du géographe, sans doute, est initial, mais le souci de l’analogie suscite une double translation, par laquelle, d’une part, il revient à ce qui échappe sur le moment à l’appréhension directe et visuelle et qui figure dans les textes et dans la bibliographie, et par laquelle, d’autre part, il remobilise, pour l’Algérie, la longue histoire de la France.

En vertu de cette logique systématique de la transposition - avec hiatus dans le temps, puisque l’Algérie géographique, contemporaine de Carette, est semblable à la France du Moyen Âge, et sans hiatus dans l’espace -, l’Algérie est partagée en « petits États héréditaires », en « petites républiques électives », en « petits évêchés seigneuriaux ». Si cette dernière expression est évidemment insolite, et doit être remisée dans l’arsenal politico-juridique du passé, il reste, notons-le en passant, que la notion historique de seigneurie ainsi que le vocabulaire féodo-vassalique en général sont demeurés longtemps en usage, désignant des structures sociales au Maghreb et ailleurs : l’équivalence est un risque autant qu’une nécessité.

Dans le cas de Carette, l’analogie supplée aux procédures descriptives, l’ethnologue écrivant à la fois d’après ce qu’il a vu et ce qu’il n’a pas vu. Ce qu’il voit : là où le Berbère désigne « la colline de l’arbre », l’Arabe voit une coiffure et une houppe ; la montagne du Kabyle est pour l’Arabe une dent, un doigt, une joue rouge, le bec d’un aigle, une chamelle et son petit. Ce qu’il conçoit : comme la France, l’Algérie a sa Flandre, « positive et industrielle », et sa Provence « poétique et rêveuse », ses Berbères du Nord dont les noms de lieux énoncent un fait et ses Arabes du Sud dont les noms expriment une image. L’histoire est sollicitée comme une caution – ou comme une simple illustration. Elle devient, à son tour, la discipline nourricière de la géographie.

3- La différence la plus apparente, entre l’Arabe et le Kabyle, est celle du langage : il est remarquable que le livre premier du volume I soit consacré aux dénominations, c’est-à-dire successivement aux caractères généraux de la langue berbère et aux dénominations géographiques. Mais la particularité linguistique est rattachée à l’activité et aux relations économiques. Cela permet à l’auteur de proposer à la fois un inventaire lexicographique et des considérations sur les usages sociaux de la langue.

Le premier est particulièrement bien représenté, par un long exposé sur la nomenclature géographique, comprenant les dénominations topographiques, liées soit à la position, soit à la configuration des lieux, comme les reliefs, les dépressions, soit à des particularités dites accidentelles, et les dénominations ethnographiques, comme le groupe de tribus, la fraction et surtout la tribu elle-même. Celle-ci est en quelque sorte la « patrie », la « nation », les tribus constituant autant de peuples distincts, et aussi distincts que la France et la Belgique, ou la France et l’Espagne. L’« unité nationale » est due au principe familial, au nom de la tribu, mais Carette croit devoir remarquer que, dans les dénominations berbères, le « familisme » (sic) occupe une place beaucoup moins large que chez les Arabes. « C’est au sol surtout que paraît se rattacher l’idée de patrie, l’idée de cité. » Un peu plus loin il écrit encore : « Le mot aït, qu’ils [les Berbères] emploient dans la désignation des tribus patronymiques, est loin d’avoir l’énergie familiale du mot oulâd ou beni ; aït signifie littéralement les gens, la suite, tandis qu’oulâd et beni impliquent la descendance réelle et directe. » Le mythe berbère est discrètement introduit - par leur lien avec le sol, déclare donc Carette, les Berbères sont plus proches de l’Europe que ne le sont les Arabes -, mais à travers des développements sur la langue. La position, notons-le bien, est relativement originale si on la compare à d’autres critères de distinction, ultérieurs, qui seront moins fondés sur la langue que sur des notions ethniques.

l existe aussi des usages sociaux de la langue. « Le Kabile a beaucoup plus besoin de l’Arabe que l’Arabe du Kabile », si bien qu’il fréquente plus les marchés arabes que l’Arabe ne fréquente les marchés kabyles. De là vient qu’il se rencontre plus de Kabyles connaissant la langue arabe que d’Arabes connaissant le kabyle.

Pour la description précise de l’unité géographique et ethnographique kabyle, Carette énumère les divers critères, qui sont au nombre de quatre, dans l’ordre : la condition politique ou le degré d’assimilation au régime administratif turc ; le caractère des institutions locales ; la conformité ou la diversité d’origine et de langage ; la configuration générale du sol, eu égard aux habitudes qu’elle détermine, aux ressources, aux besoins. Soit le politique, l’histoire et la langue, les aptitudes économiques, dont l’auteur examine minutieusement l’influence relative, différentielle. À l’ouest, Carette remarque la limite de trois caïdats turcs, celle qui distinguait la possession consolidée d’un régime d’occupation instable ou inexistant (en Kabylie). Toujours attentif à la complexité des faits, il note que la limite est aussi celle de la culture des céréales et des arbres fruitiers ; celle qui sépare le douar et le village, la tente et la maison. Au sud, la limite s’explique par les circonstances politiques et la nature du régime à l’époque turque, mais aussi par la langue, par les ressources économiques (céréales et élevage hors de la Kabylie, olivier et figuier en Kabylie), par l’habitation (tente au sud, maison stable au nord). Il en est à peu près de même au sud-est : la limite est celle du réseau administratif et politique du beylik de Constantine, et elle est aussi celle des langues, de la « race » (arabe/berbère), des reliefs (plaine/montagne), de l’habitat (tente/maison), de l’activité économique (labourage et élevage/jardinage et artisanat). Vers l’est, sur une faible distance (douze kilomètres environ), les critères précédents n’existent plus : toutes les tribus étaient indépendantes des Turcs ; la langue berbère est en usage partout. Mais l’oued Agrioun est « le Rubicon du luxe kabile », au-delà duquel les habitations sont misérables (cabanes de pierres sèches, couvertes de chaume, enduites de bouse de vache, et les populations s’expatrient. Carette conclut : les différences entre la Kabylie et les tribus voisines ont un caractère politique à l’ouest, ethnographique dans le sud, économique à l’est. Ce sont les enseignements de l’ouvrage : quelques a priori, sensibles dans la procédure descriptive - qui parie pour l’analogisme, l’universel, le général, les faits de structure -, et un sens de la nuance dans l’ethnographie de terrain, marqué par une attention extrême portée à la différence, à l’accidentel, aux particularités, au local.

4- La Kabylie est un labyrinthe. Il faut, selon Carette, une division subsidiaire permettant de classer les tribus. La Kabylie s’est donc trouvée partagée en quinze « groupes ». « Nous [qui exactement ?] leur avons donné le nom de cantons , parce que le canton est celle de nos unités administratives dont chacun de ces groupes se rapproche le plus par son étendue et sa population moyennes » : c’est à la description méticuleuse de ces quinze cantons qu’est consacré le deuxième volume, et il semble bien que l’auteur revendique la paternité du découpage et du mot, pour le pays kabyle. Usant de ce terme, il perçoit aussi – plus clairement que beaucoup d’observateurs ultérieurs de l’époque coloniale, dont les historiens et les anthropologues soulignent aujourd’hui les classifications rigides et toutes faites -, en deçà ou à côté d’organisations politiques floues et incertaines (les tribus de la Kabylie), les solidarités et la robuste cohérence locale et territoriale des groupes. À bien des égards, enfin, plus qu’en ethnographe attentif aux relations sociales, aux pouvoirs, ou même aux relations passées avec les Turcs et à l’impôt perçu par eux (toutes choses cependant qu’il n’ignore pas entièrement), Carette écrit en géographe de son temps, selon une tradition très descriptive, s’intéressant aux maisons et à leurs tuiles, aux ateliers, aux charrues, aux productions agricoles, au nombre des hommes en armes. Constatant, par exemple, que deux villages éloignés l’un de l’autre peuvent appartenir à la même fraction et deux villages contigus à des fractions différentes, il se borne - il l’écrit – à suivre un ordre géographique. De là une certaine pulvérisation, une certaine atomisation de la description. Il reste à répondre, ou tenter de répondre, à des questions simples.

Pourquoi la Kabylie ? Carette dans son ouvrage s’explique : il a été question récemment d’expédition. Des projets ont été ajournés, mais les discussions ont mis en évidence une difficulté : la Kabylie n’était qu’un nom, s’allongeait démesurément, était « trop élastique ». Il convenait de la faire rentrer « dans les limites que le temps et la nature lui assignent ». L’auteur ajoute que le temps viendra où le gouvernement français voudra introduire un partage uniforme, et le principe de division territoriale qui régit la France elle-même (départements, arrondissements et communes). Car il est résolument assimilationniste.

Quand la Kabylie ? L’ouvrage paraît en 1848, mais s’appuie par définition sur une enquête antérieure de plusieurs années. Or la conquête de la Kabylie a été particulièrement complexe, longue et difficile, éparpillée pendant plusieurs années en opérations multiples et restreintes. Abd el-Kader, de son côté, s’est efforcé de la soulever. En 1847, Bugeaud, qui aurait préféré poursuivre l’émir au Maroc, lance ses troupes en Kabylie, où elles dévastent les villages et ramassent d’énormes butins. Ce ne sont encore que des opérations parmi d’autres, simples coups de main. Il faut donc attendre les années 1850-1851, l’impulsion du gouverneur général d’Hautpoul et les opérations du général de Saint-Arnaud pour que des projets d’envergure se dessinent.

Or ces premières années suffisent à montrer les dysfonctionnements et les conflits. De 1838 à 1844, cinq titulaires se sont succédé à la tête de la division de Constantine, et il n’y eut pas moins de dix changements, de 1839 à 1845, au poste de commandant supérieur de Djidjelli. Simples indices, sans doute. Mais Bugeaud agit en proconsul omnipotent et révolté, ne tenant compte de personne ni de rien, ni des réserves du ministre de la Guerre qui blâme l’entreprise de 1847, ni celles de la Chambre des députés et de l’opinion publique. D’ailleurs il revendique ouvertement l’initiative. Et, jusqu’en 1850, l’idée d’une conquête de la Kabylie est principalement celle de militaires. L’intrigue, d’autre part, les choix personnels, les préoccupations de carrière jouent un rôle considérable. Alors que d’Hautpoul, un peu plus tard, souhaite une large opération s’étendant aux deux Kabylies et attaquant d’abord la Grande Kabylie, Saint-Arnaud, qui commande à Constantine, recherche une action en Kabylie orientale, qui le mettrait personnellement en valeur (il l’écrit explicitement). Louis-Napoléon, prince président, à la recherche d’hommes sûrs pour son futur coup d’État, le nomme génaral de division ; Saint-Arnaud a les mains libres en Kabylie orientale, et il est ministre de la Guerre en octobre 1851.

Mais 1848 est aussi un moment de la politique coloniale en Algérie, sous la seconde République, marquée par une politique d’assimilation administrative (l’Algérie est partie intégrante du territoire français selon la Constitution de 1848), par l’érection des territoires civils en trois départements subdivisés en arrondissements et communes, les préfets n’étant tenus de s’adresser au gouverneur que pour les affaires spécifiquement algériennes et correspondant directement avec les ministères parisiens(tandis que les territoires dits militaires restent du ressort du gouverneur général et de l’armée). C’est aussi le moment, dans la carrière de Carette, d’une nouvelle étape, très mal connue : il est candidat républicain aux élections pour l’Assemblée constituante en 1848, sans succès, directeur des affaires civiles de la province de Constantine en mars 1848, préfet du département de Constantine en mars 1849, très jaloux de ses prérogatives et hostile aux empiétements du pouvoir militaire. Carette, soldat, saint-simonien et savant, partisan de l’assimilation, a construit ses choix politiques sur le terrain choisi d’enquêtes kabylophiles. Il accède au pouvoir civil et administratif, et en prend résolument le parti contre le pouvoir militaire dont il est issu. Ses travaux et ses fonctions illustrent le rapport compliqué entre le particulier et le général. Au point de départ, la Kabylie – celle de Carette – se distingue nettement du reste de l’Algérie. Mais sa position évolue doublement, d’une part parce que le local est aussi la partie d’un tout, d’une entité kabyle qui se profile, d’autre part parce que le spécifique se dissout dans une structure administrative commune et uniforme.

Certaines conclusions sont attendues, sur les usages politiques de la science de terrain et la géographie publiée, dont l’Exploration scientifique de l’Algérie et singulièrement l’œuvre de Carette fournissent un exemple précis, comme en un combiné de tensions, de contradictions et d’enjeux qui se font et se défont, dans une chronologie extrêmement courte sans laquelle la géographie, cette vieille discipline, ici n’est rien. Le texte, écrit en un moment fugace et révolu, par un officier intelligent à la carrière complexe et contradictoire, demeure, résiste, franchit ainsi les années et les régimes (certains pensent qu’un très grand texte sur la Kabylie, de nos jours encore, c’est le sien).

Une autre remarque est plus générale, interne à la discipline géographique, qui est proche dans ce cas de l’histoire, et surtout de l’ethnographie. Elle est plutôt une question qui demeure, sur les relations entre le local et le général : comment constituer une Kabylie spécifique comme partie d’un ensemble homogène, structuré par l’administration, à l’échelle de tout le pays ? Le travail de Carette sur la Kabylie, préparé et rédigé par un Français sur l’Algérie, est un ouvrage de géographie régionale, selon la définition courante donnée à ce terme. Or, dans le corpus de l’Exploration scientifique de l’Algérie, il est resté isolé, tandis que les militaires, les administrateurs, à partir de ce modèle et de ce moment, se sont mis à penser l’Algérie tout entière, géographiquement et politiquement.

Enfin, comme modèle et en même temps par défaut, le gros livre de Carette sur la Kabylie illustre plusieurs aspects de la géographie, d’une géographie qui est simultanément informée par l’histoire – récente, celle des Turcs - et instrumentalisée par les urgences administratives et politiques du moment : la guerre, la conquête, l’assimilation et, à l’arrière-plan, la colonisation. Comme dans tout texte de géographie politique, la géographie construit l’histoire, et c’est bien l’histoire qui s’écrit au présent.

III - Médecine et hygiène

A - Les préoccupations hygiénistes ont fini par constituer un corps de doctrines enseignées. Des chaires d’hygiène sont créées sous la Révolution dans les écoles de santé de Paris, de Strasbourg et de Montpellier. Les cours diffusent les fondements de l’hippocratisme et de l’aérisme renouvelés à la fin du XVIIIe siècle. Les relations entre le physique et le moral de l’homme, entre l’anthropologie physique et l’anthropologie morale apparaissent dans les travaux d’une longue série d’hygiénistes et de réformateurs sociaux (dont beaucoup sont des médecins, comme Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie (1840). Leurs recherches, leurs dénonciations ou leurs recommandations portent sur la démographie, l’éducation physique, l’hygiène militaire et navale, la vaccine, les maladies et la mortalité liées à l’industrie et au travail (des « empoisonnements industriels » sont dus au plomb ou à la fabrication des allumettes chimiques), aux politiques de santé urbaine (à propos de l’eau, des égouts, etc.), à l’insalubrité des marais et des landes, à l’environnement en général. À quoi il faudrait ajouter la volumineuse et précoce littérature d’hygiène coloniale liée à la conquête de l’Algérie.

Les observations et les enquêtes se compliquent de discussions médicales sur la nature et les modes de propagation des maladies. Aux théories contagionistes en effet - la contagio supposant soit un contact physique direct, tactile, soit l’intermédiaire d’agents exogènes - s’opposent nombre de médecins qui se déclarent infectionnistes, continuent de croire aux influences atmosphériques de la tradition néohippocratique, mettent en cause les situations géographiques, la misère, se répandent en conseils concernant l’habitat, la nourriture, le vêtement, la propreté des rues et le contrôle de l’eau, la sexualité, la prostitution, l’emplacement des cimetières. Débat médical, mais aussi économique, idéologique, politique : les pouvoirs publics et les administrations, dans les États conservateurs et autoritaires, défendent l’existence des quarantaines et des lazarets – auxquels d’autres reprochent de laisser pourrir les denrées ; les esprits réformateurs, infectionnistes et hygiénistes, plus proches des milieux libéraux, marchands et industriels, sont favorables à la circulation des produits et à la liberté commerciale, préférant des mesures préventives d’hygiène dans lesquelles ils voient des signes d’amélioration économique et sociale. L’existence du lazaret entre dans la controverse médicale qui oppose les contagionistes et les anticontagionistes. En Angleterre, la querelle s’appuie sur des témoignages et des rapports issus d’expériences en Inde, en Espagne et au Levant ; en France, à la demande du ministère de l’Agriculture et du Commerce, une commission de l’Académie de Médecine débat en 1846 de la peste et des quarantaines. L’influence du médecin Clot-Bey - établi en Égypte depuis 1825, fondateur du service de santé de l’armée de Méhémet-Ali, créateur de l’école de médecine du Caire, membre de l’Académie, chef de file de la théorie anticontagionniste – est forte. Les conclusions de la commission n’écartent pas l’idée que la contagion puisse être due aux malades transportés sur les navires, mais elles insistent sur le développement spontané de la peste, lié à des terrains marécageux - en pays méditerranéens -, aux maisons basses et mal aérées, à l’air chaud et humide, à l’alimentation malsaine, à la misère physique et morale. C’est, en bref, le parti hygiéniste. Jugés peu utiles, en conséquence, du point de vue médical, les lazarets et les quarantaines passent donc pour des entraves à la liberté économique et aux échanges lorsque l’essor de la navigation à vapeur, qui raccourcit le temps des voyages, demeure grevé par de longues immobilisations. En Angleterre, la quarantaine - ici pour la peste - disparaît (1841). L’Autriche et, en 1845-1849, la France réduisent considérablement les leurs. Médecins et académiciens, mais aussi fonctionnaires, administrateurs, avocats, ingénieurs, les hygiénistes rassemblent ainsi toutes sortes de considérations humanistes, philosophiques et utilitaires, biologiques, géographiques, démographiques, économiques, ethnographiques. Ils classent selon les âges, les sexes et les groupes sociaux.

Les hygiénistes disposent d’une revue spécialisée, les « Annales d’hygiène publique et de médecine légale », publiées à partir de 1829, conduites par un comité de rédaction composé de personnalités connues. Comme l’explique le Prospectus de la première livraison, la médecine a des rapports intimes avec l’organisation sociale, elle aide le législateur, éclaire le magistrat, se préoccupe, aux côtés des administrations, de la santé publique. Les auteurs observent l’influence des climats, veillent à l’alimentation et à la défense des règlements sanitaires, s’attachent à tout ce qui concerne les épidémies, les épizooties, les hôpitaux, les lazarets, les prisons et les cimetières. La revue traite de démographie, de statistique médicale, d’institutions (prisons, asiles d’aliénés, hôpitaux ...), de statistique morale. Le nombre de mémoires sur les maladies s’accroît à partir des années 1840 : sans doute faut-il voir là un effet de la colonisation en Algérie, marquée, après 1845, par les nombreuses contributions du médecin Boudin. C’est bien à travers la pensée médicale de l’école hygiéniste que l’Algérie est perçue dans les premiers temps. Car le monde n’a cessé de s’élargir : au XIXe siècle, les expéditions militaires en Méditerranée, l’expérience des médecins de la marine et de l’armée, la conquête bientôt de l’Algérie n’ont pas peu contribué à la publication de textes médicaux. La climatologie, les travaux consacrés à l’environnement et à l’acclimatement, la colonisation sont liés.

Dans l’ensemble des topographies médicales considérées comme un genre, la place de l’Algérie est en effet massive : 41 titres sur 594, soit 7% des topographies médicales imprimées, plus que pour toute autre région française, soit encore la moitié des topographies du domaine colonial français du XIXe siècle (41 sur 84). La moitié est rédigée par des militaires, et beaucoup de ces travaux ont paru dans le « Recueil de mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires », revue de référence de la médecine militaire. Cette production suit assez fidèlement les étapes de la conquête. On ne s’étonnera pas que les topographies médicales contiennent une description des bâtiments hospitaliers.

Une Notice sur Orléansville, due au médecin major Dussourt, rassemble tous ces thèmes. Après un bref historique de la ville, l’auteur décrit la topographie, la « configuration de l’espace ». Il s’attarde sur les rues, trop larges sous un soleil ardent, souvent encombrées d’immondices. C’est dans la malpropreté aggravée par la température de l’été qu’il faut chercher la cause du choléra et d’autres maladies. Il revient au « médecin hygiéniste » de critiquer l’emplacement de la nouvelle moitié de la ville étendue vers l’est, là où un égout infect, par les vents d’est, répand sur la cité ses exhalaisons. L’abattoir a été établi sur les bords du Chélif qui emporte en hiver les restes des animaux, mais non en été lorsque la sécheresse a réduit le cours du fleuve. Un long séjour effectué par le médecin dans la ville lui permet d’attribuer les fièvres périodiques à l’élévation extraordinaire de la température, à la mauvaise qualité des eaux, à la défectuosité des maisons et à la saleté des rues. Il porte une attention particulière à l’air et aux vents (tandis qu’il a tendance à minimiser le rôle des miasmes paludéens, que retiennent d’autres médecins). Dans tous les cas, la topographie permet au médecin de contribuer à l’œuvre d’occupation.

B- Le corpus traduit une certaine classification, scientifique, éditoriale, des disciplines. Sciences de la nature ou sciences de la société ? La géographie est liée à l’histoire, alors que dans les travaux de la Commission de Morée, publiés quelques années auparavant, dans des perspectives comparables, la géographie paraît dans les sciences physiques. Quel est le statut de la médecine ? En 1842, G. P. Deshayes, rapporteur pour les sciences « physiques » (comprenant l’étude des corps inorganiques et des corps organisés, c’est-à-dire, pour les derniers, la zoologie et la botanique), s’explique clairement sur ce point, en ne la comprenant pas dans les deux règnes cités :

« L’objet spécial de la médecine, c’est l’homme, et (…) si elle se rattache aux sciences physiques par un grand nombre de points de contact, elle touche d’aussi près au moins aux sciences historiques et économiques. La médecine doit donc rester en dehors des sciences naturelles ; mais elle doit prendre rang immédiatement après elles, pour former le chaînon qui les rattache aux sciences historiques et économiques. »

Deux volumes donc pour les sciences médicales. Compte tenu de la composition thématique de la collection, ils ne constituent pas à proprement parler des monographies et encore moins des topographies. Mais ils sont nettement marqués par l’hygiénisme ambiant (soit par l’idéologie du moment, plus que par les règles d’un genre). Ce sont De l’hygiène en Algérie, par J. A. N. Périer, membre de la commission scientifique, suivi d’un mémoire sur la peste en Algérie par A. Berbrugger, membre de la commission scientifique. Connu pour son rôle de conservateur des antiquités, Louis-Adrien Berbrugger est ici l’auteur d’un texte court qui s’appuie sur huit chroniques arabes et turques conservées à la Bibliothèque d’Alger et sur une partie des archives de l’ancienne Compagnie d’Afrique entreposée dans le même établissement. Il effectue un relevé chronologique des diverses apparitions (27 jusqu’en 1784), formule quelques enseignements médicaux : la peste, exclusive, semble suspendre l’action de toute autre maladie, comme on le voit à Bône où une maladie connue de toute antiquité, causée par l’aer morbidus, paraît explique la rareté des apparitions de la peste dans cette ville. Elle cesse dans les grandes chaleurs et durant les froids de l’hiver. Berbrugger espère que seront mieux connues la météorologie et la « géographie médicale » de l’Algérie. Ce qui frappe en définitive, c’est la multiplicité des intérêts d’un érudit polygraphe qui fait entrer par les textes l’histoire de la médecine dans les sciences médicales (par une certaine porosité des disciplines et des spécialités) ; et aussi le souvenir qu’ont laissé ces pages dans la mémoire des historiens, plus sensibles, par une sorte d’effet d’optique, à la seule biographie intellectuelle d’un individu qu’à sa place dans un groupe de savants. Or l’existence d’une communauté de chercheurs, d’une équipe, devrait amener à redéfinir la notion même d’auteurs - moins isolés que ne le ferait penser la seule identification des noms figurant sur une couverture de livre ou dans un catalogue de bibliothèque ; à marquer de façon appropriée le jeu des influences réciproques entre auteurs - et aussi la place du pouvoir d’État et du pouvoir militaire.

Le milieu géographique et climatique n’est pas absent dans le bref traité de Berbrugger. Mais sa place est prépondérante dans l’ouvrage De l’hygiène en Algérie de J. A. N. Périer, membre de la commission scientifique, chirurgien militaire. Après un premier séjour de cinq ans en Algérie, il y retourne comme membre adjoint de commission d’Exploration scientifique de l’Algérie, aux travaux de laquelle il contribue par les seules études de Sciences médicales. L’ethnologie de l’Algérie le conduit à l’ethnologie de l’Égypte, puis de l’Europe. En 1860, après la campagne d’Italie, il est médecin principal de première classe et placé à l’hôtel des Invalides. Il est membre de la société d’anthropologie de Paris en 1859, président en 1866. Il écrit dans divers périodiques (« Journal de médecine, Annales d’hygiène publique et de médecine légale »), et dans les « Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris » et les « Mémoires de la Société d’anthropologie ») des contributions sur les Kabyles, les Égyptiens, les Étrusques, les Annamites et les Celtes, sur les localisations cérébrales, sur les mariages consanguins, les croisements ethniques.

Périer entend s’adresser aux militaires, aux commerçants et aux colons installés en Algérie. Ses études concernent même à quelques égards, précise-t-il, la population indigène. Il estime que, comme c’est le cas pour l’Espagne, l’Italie méridionale, la Grèce, chaque région en Algérie a sa constitution particulière, ses habitants, ses mœurs, à tel point qu’il est difficile de conclure avec certitude des conditions de l’une à celles d’une autre localité. « La géographie et la climatologie médicales » ne sont donc possibles qu’avec le concours de travaux topographiques particuliers, d’observations et de descriptions locales. L’analogie est le principe d’analyse qui permet de concilier la spécificité du lieu et l’appartenance à un ensemble doté de conditions géographiques communes :

« L’Algérie est située sur les limites méridionales de notre zone tempérée ; et, à ce titre, les principaux éléments de son climat lui donneront plus d’un trait de ressemblance avec certaines contrées d’Europe, entre lesquelles il faut citer particulièrement le midi de la péninsule espagnole. Cette analogie, on la voit se manifester dans la constitution du sol, dans la flore, dans le règne animal, dans les caractères généraux qui distinguent l’homme des deux pays ; aussi les Romains, du temps de Constantin, appelèrent-ils Hispania transfretana, et comprirent-ils dans les provinces d’Espagne, la Tingitane, qui n’en était séparée que par un détroit. Mais, d’autre part, l’Algérie est resserrée entre le grand S’ah’ra et la Méditerranée, le désert et la mer ; elle devra donc offrir, par cela même, des conditions climatériques toutes spéciales. »

La phrase fait bien alterner la ressemblance et la singularité. Même diluée en un vaste traité, la topographie est là. Dans un premier chapitre, l’auteur évoque la question clé, celle de l’« acclimatement », selon le terme alors en usage, pour les Européens s’installant en Algérie. Le mot est prononcé partout, écrit-il, mais personne n’a pris le soin d’en préciser la valeur, d’en fixer le véritable sens. La science de l’homme a besoin de géographie médicale. En bon disciple de la médecine hippocratique, Périer passe en revue les lieux, le bois, l’eau et l’air. L’attention aux lieux permet à l’auteur de distinguer le Tell, le Sahara, le Grand Désert. Les développements qui sont consacrés au bois - compensant un peu l’absence de volume sur les forêts dans la collection de l’Exploration scientifique de l’Algérie - insistent sur le rôle de l’histoire et de l’homme dans l’état actuel des forêts : la construction des flottes dans l’Antiquité, les défrichements et les incendies, les besoins coloniaux maintenant ont contribué à appauvrir la terre.

« Quoi qu’il en soit, le déboisement sur les montagnes entraîne leur dénudation et la stérilité ; il diminue la somme des pluies, tout en exposant d’ailleurs aux intempéries, aux alternatives des sécheresses et des inondations. La présence ou l’absence de grands végétaux se lie donc étroitement à la constitution de l’atmosphère et des lieux ; et c’est ainsi qu’en rendant à ce pays les bois qui lui manquent, nous n’aurons pas moins fait pour la salubrité de l’air, pour l’ordre des saisons que pour la richesse du sol. »

La pénurie en eau a été, selon Périer, fortement exagérée par les auteurs. Le pays est au contraire disposé en amphithéâtre couvert d’aspérités, arrosé de vents humides, et les colonnes armées durant leurs récents déplacements n’ont jamais beaucoup souffert du manque d’eau. L’auteur note des effets contradictoires : des nappes d’eau souterraines nuisent presque toujours à la salubrité, mais elles permettent la mise en valeur. Préoccupations hygiénistes, économiques et coloniales sont bien associées. L’air enfin : toutes les nuances thermométriques sont représentées, depuis la température du Nord de la France jusqu’à celle des plus tièdes régions de l’Europe, comme en une synthèse heureuse – ce qui fait pour d’autres, notons-le, la singularité de l’Espagne.

Cette terre, finalement, n’était ni privée de bois ni dépeuplée. C’est l’ignorance de l’homme qui a suscité la décadence agricole et l’invasion des endémies. L’attention portée à l’hygiène, pense encore Périer, permet de signaler les sources du mal. Il convient que l’administration ne néglige rien pour hâter les progrès de l’assainissement ... Vienne la main du colon, et des voies nouvelles seront ouvertes. Périer confronte ainsi nature et histoire, met en valeur l’historicité des traits climatiques, les responsabilités de l’homme, avance rapidement l’idée d’un cycle naturel. Il voit dans les colonies – des îles tropicales à l’Algérie - une sorte de terres d’expériences et de laboratoires d’essais.

Une part importante de sa démonstration est consacrée aux possibilités de l’acclimatement. Partout la nature du sol se reflète dans la constitution des hommes, comme Hippocrate l’avait admirablement observé : les uns, a-t-il dit, sont d’une nature analogue à celle de pays montueux, couverts de bois, humides, les autres à celle de terres sèches et légères. Il n’est pas possible de modifier les exigences du tempérament, de l’idiosyncrasie, des mœurs, par des habitations contraires ou très différentes sans compromettre la vie ou la santé des hommes.

Il existe d’autres principes, que les Anciens déjà ont reconnus : des amitiés et des inimitiés chez les animaux, des sympathies et des antipathies chez les végétaux, dans la nature physique et dans l’organisme moral, soit des formes d’attraction et de répulsion. Les phénomènes d’antagonisme sont signalés par Hippocrate. Les incompatibilités peuvent donc laisser la place à des rapprochements constatés par les observations médicales et encouragés éventuellement par des choix politiques. Après plusieurs années de séjour, écrit Périer, l’homme a pu revêtir comme « une teinte de l’indigène » ; il en a accepté les mœurs et même des idées. Il a sans doute perdu quelque chose de soi, qu’il a remplacé par des emprunts. Cet échange, qui traduit une sorte de « créolisation », est peut-être le trait le plus distinctif de l’acclimatement. Les nations qui émigrent en viennent à oublier leur patrie. Elles ne peuvent prendre racine qu’au prix de modifications profondes, qui résultent de croisements. Les nations, les familles, les espèces animales qui ne se mélangent pas, déchoient, tandis que le mélange des races est un moyen efficace d’amélioration sociale : Rome en contact avec les Barbares, l’Espagne médiévale où ont vécu les Arabes, la France issue des Gaulois et des Francs sont des précédents. On connaît les qualités physiques et morales des kouloughli en Algérie. Au Sénégal, la mortalité du mulâtre est moindre que celle des Blancs et des indigènes noirs. Périer accumule les exemples.

Une conclusion, dans l’immédiat, s’impose :

« Aujourd’hui les meilleurs esprits reconnaissent que notre politique aurait tout à gagner dans le mélange du sang ; et, si nous ne nous trompons, la physiologie et l’hygiène viennent donner à ce principe une éclatante sanction. Concluons donc que l’on ne saurait trop se hâter d’étudier le sujet et de préparer, par toutes les voies, les bons effets qu’il est permis d’attendre du croisement. »

La démonstration, remarquons-le, s’appuie plus sur des fondements biologiques et médicaux que sur des considérations morales. Dans un chapitre consacré au recrutement des soldats, Périer examine les moyens : le choix de l’âge (pas avant la vingt-troisième année), la constitution physique (les hommes les plus grands par la taille sont moins résistants), la profession antérieure (il faut faire appel à des cultivateurs plutôt qu’à des citadins, le laboureur étant un soldat par excellence), l’origine géographique (les Méridionaux ont moins à souffrir du climat algérien que leurs concitoyens du Nord). Le montagnard réunit toutes les aptitudes. Les départements montagneux du Midi favorisent en effet des dispositions physiques et morales qui rendent leurs habitants propres à faire la guerre ou à s’acclimater en Algérie. Les préoccupations hygiénistes s’affirment enfin dans de longs développements consacrés à l’alimentation, à l’habitation (exposition et orientation, casernement, hôpitaux, literie, salubrité, ventilation, désinfection), au campement (tentes, couchage), au vêtement … À quoi s’ajoute l’intime union des idées : l’apprentissage de la langue arabe dans les villes algériennes (« si nous voulons que l’armée aussi devienne un instrument de colonisation, de civilisation, enseignons l’arabe à nos soldats : soyons bilingues ») facilitera l’acclimatement.

Mais par une sorte de raisonnement ou de relativisme médical, Périer se garde de définir des lois absolues. L’hygiénisme dominant n’a pas exclu la prudence dans le livre, dans la mesure même où il met en valeur des spécificités locales, fussent-elles étendues à toute l’Algérie occupée : « L’acclimatement acquis dans un lieu n’est lui-même qu’une douteuse prérogative en faveur de l’immunité dans un autre. »

Il écrit : « Augmentez les distances ou les différences des lieux, et le phénomène [l’influence du climat] sera d’autant plus sensible. C’est donc avec de bien grandes restrictions qu’il faut admettre la faculté de cosmopolitisme, dont on fait un privilège de l’humanité. »

Ou encore : « L’homme, en raison des transitions qu’il aura subies, à l’égard seulement des phénomènes météorologiques et des conditions générales de son existence, ne s’acclimatera donc point dans tous les lieux. »

Périer multiplie les références aux études médicales, aux récits de voyages, pour rappeler que l’acclimatement est souvent difficile ou impossible : quelques années en Inde abrègent l’existence de moitié, les Européens ne résistent pas à un séjour de plus de trois ans à Aden, la moitié des Européens qui s’établissent à Batavia meurt avant que la fin de l’année ne soit révolue, etc.. À l’intérieur de l’ouvrage, les nuances et les précautions sont infinies, sans doute parce que la société est comme le corps, définie par des symptômes fragiles. Les théories générales, fondées ou non sur l’observation, elles-mêmes peuvent basculer. De fait, les vues de Périer, plutôt assimilationnistes d’abord et favorables aux unions interraciales, ont évolué vers l’idée d’association dans les « Mémoires de la Société d’Anthropologie » des années 1860. L’acclimatement, du reste, n’est nullement reconnu comme un dogme : le médecin Jean-Christian-Marc Boudin (1806–1867), dans la première de ses Lettres sur l’Algérie, réfute les opinions émises en sa faveur, déclarant que l’acclimatement reste une hypothèse (économique et politique), mais rien de plus, et qu’il est peu sage de sacrifier les plus graves intérêts de la France à une simple hypothèse. Dans un énorme ouvrage de synthèse, encyclopédique, il s’oppose à l’idée d’un « homme cosmopolite » et à l’utopie du croisement, et il conteste l’idée que toutes les variétés humaines soient aptes à se perpétuer sous tous les climats. L’acclimatement en Algérie de l’Espagnol du Midi et du Maltais, dont l’impossibilité n’est pas soutenable a priori, n’impliquerait en aucune manière l’acclimatement du Lorrain, de l’Alsacien, du Franc-Comtois ou du Normand.

Que peut-on conclure, à titre provisoire ? L’information rassemblée par les médecins auteurs de topographies médicales est considérable, et elle a servi et peut encore servir de source documentaire pour les historiens d’aujourd’hui, s’agissant de tout ce qui touche aux maladies, au climat, aux préoccupations de santé publique, aux politiques des États ou des villes en Méditerranée, de la Provence à la Toscane, à Naples ou à l’Algérie. Les renseignements météorologiques, par exemple des séries d’observations annuelles, démographiques (comme les statistiques de baptêmes, de mariages, et de sépultures), fournissent à l’historien de quoi compléter un tableau rétrospectif de l’histoire de la Méditerranée occidentale au XVIIIe et au début du XIXe siècle. La Méditerranée n’a pas été écartée de l’inventaire statistique et médical. Sur tous les faits observés et consignés, ensuite, un certain nombre d’indications renvoient à un ensemble de caractères qu’il est possible, rétrospectivement, de qualifier de méditerranéens : l’irrégularité du climat (marquées par les pluies d’Afrique du Nord, souvent torrentielles, qui tombent parfois en quelques heures) ; les lieux insalubres et malsains comme les marais ; des pratiques, comme l’habitude répandue en Provence (et ailleurs) d’étaler le fumier dans les rues.

L’autre question cependant est celle de la conscience d’une unité, ou au moins d’une spécificité méditerranéenne, qu’elle soit géographique au sens large, ou climatique, ou plus particulièrement médicale. En d’autres termes, quand a-t-on pris conscience d’un système pathologique dit méditerranéen ? La réponse peut s’effectuer en deux ou trois temps. D’ascendance hippocratique, ce système ne peut pas ne pas être méditerranéen. L’hippocratisme a été aussi un lieu commun méditerranéen par définition. C’est à un médecin marseillais, Victor-Amédée Magnan, que l’on doit en 1767 une traduction française nouvelle du traité Des Airs, des eaux, des lieux. Mais la notion même de “méditerranéen” est tardive. Le Dictionnaire de l’Académie française (éd. de 1835) donne encore les expressions de villes, provinces méditerranées, pays méditerranés, en des emplois génériques et archaïques. C’est Augustin-Pyramus de Candolle (1778-1841), botaniste suisse, qui paraît nommer le premier, en 1805, une classe de plantes « méditerranéennes », puis il distingue, dans un article de 1820, parmi vingt régions botaniques une « région méditerranéenne ». La notion de méditerranéen s’est élargie de la mer au continent qui la bordent. Mais cette extension n’est pas allée de soi : selon le géographe Maximilien Sorre, dans sa thèse de 1913, l’expression de Pyrénées méditerranéennes n’appartient pas à la nomenclature géographique courante. Quant à Braudel, il utilise le qualificatif de « méditerranéen » entre guillemets, comme si l’adéquation n’était pas parfaite entre le mot et la chose.

Venons-en enfin à une ultime hypothèse. L’unité méditerranéenne est improbable tant qu’elle ne s’étire qu’en longueur, en latitude. Elle reste alors marquée par la dualité Méditerranée occidentale/Méditerranée orientale, autrefois latine et grecque, plus tard latine et ottomane. Pour que la Méditerranée fût constituée en unité, il fallait que la rive méridionale fût comprise dans le bassin : entre autres termes que la Barbarie, la Berbérie, soit incluse – pour les Européens - comme une limite considérée comme “naturelle”, ou géographique, ou humaine. On comprend que cette évolution n’ait pu s’achever que tardivement, au XIXe siècle. C’est une idée qui peu à peu se définit : dans l’ordre de la nature – la continuité l’emporte, géographique, géologique, climatologique, botanique, zoologique. Ainsi s’amorce une réflexion géographique qui, d’un auteur à l’autre, d’un texte à l’autre, à partir de ressemblances vraies ou supposées, tend à rapprocher l’Afrique du Nord et l’Espagne, ou la Kabylie et la Provence, y compris parfois du point de vue anthropologique.

Chez Périer, il en résulte que les particularités de ces « zones climatériques » ne se définissent pas seulement dans un même pays ou continent. Constantine ne ressemble pas plus à Bône et à Philippeville que Sétif à Bougie, que Cherchell à Médéa ou à Miliana, que Mostaganem et Oran à Mascara ou à Tlemcen. Les conditions de salubrité, la gravité des maladies sont fort différentes d’un point à l’autre. Les miasmes marécageux eux-mêmes, quand il en existe en Algérie, ne sont pas identiques dans les diverses localités, et la nature de leur influence, pense le médecin, varie sans cesse. Mais, partout sur les hauteurs, le climat offre « beaucoup d’analogie » avec celui du midi ou même du centre de la France. Les genres et les degrés différents d’insalubrité exigent, pour ainsi dire, autant de sortes d’acclimatement. Périer en arrive finalement à l’idée que sur fond d’unité méditerranéenne, associant les rives septentrionales et méridionales, la pluralité est indéfinie. Les spécificités médicales renvoient donc à la singularité des lieux.

Que deviennent plus tard ces démonstrations ? Les discussions érudites sur l’acclimatement constituent une sorte de test, ultime, presque tragique. Loin de se présenter comme des arguties laborieuses de spécialistes visant à favoriser puis à justifier instantanément l’entrée des Méditerranéens du Nord en Algérie et dans le reste de l’Afrique du Nord, elle énonce moins un fait qu’un lent processus. Des différences, anthropologiques, physiologiques, voire culturelles, s’échangent, s’annulent, cependant qu’une frontière invisible se redéfinit, entre ce qui est physique et biologique, d’une part, et ce qui est du ressort de l’identité (celle du colon français, du militaire, de l’indigène dit berbère ou arabe), d’autre part. Dans le premier cas, les analogies, les homologies ne mettent en cause qu’une image stéréotypée des effets de l’altitude, du climat, de la végétation. Le milieu naturel, de la géologie aux plantes, est découvert ou redécouvert comme identique, pourvu de constantes qui traversent la mer. La faune et la flore, par exemple, sont inventoriées et définies comme communes au Maghreb, aux îles méditerranéennes et au Midi européen. En Algérie, Bory de Saint-Vincent retrouve une physionomie identique des espèces botaniques, continue de l’Europe à l’Afrique. « Rien n’a plus de rapport qu’entre l’Algérie et l’Andalousie », écrit-il à propos des plantes. Dans le second cas, c’est-à-dire dans le règne de l’homme, les types physiques, les caractères somatiques, les tempéraments, en d’autres termes toutes les spécificités anthropologiques, d’un bord à l’autre de la Méditerranée, sont étudiées, accentuées, développées sous le signe de la différence. Une barrière s’est dressée et consolidée, que les médecins hygiénistes à leur manière ont un moment, mais un moment seulement, abaissée.

 

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