Propos post liminaires par Michel Marchesnay


PROPOS POST LIMINAIRES

Les propos qui suivent ont moins pour objet de formuler une synthèse des interventions que de suggérer, au travers d’une réflexion épistémologique, des pistes et des suggestions, tant pour la réflexion que pour l’action, suscitées par les exposés et les débats qu’ils ont inspirés.

Mon propos s’ordonnera sur la réflexion suivante : les classifications comtistes, nées au début du dix-neuvième siècle, ont favorisé un « saucissonnage » de la recherche en disciplines et sous-disciplines, d’autant plus étanches, bien souvent, qu’elles étaient voisines. Les sections disciplinaires de maints organismes publics, fortement hiérarchisés et bureaucratisés, portent encore les stigmates de cette vision rationnelle de « la » Science. En particulier, on retrouve de nos jours, à côté des disciplines dites « dures », un fourre-tout (« garbage can », diraient les théoriciens de la décision) intitulé « Sciences de l’Homme et de la Société ».

Or, au cours du vingtième siècle (et sans doute dès les années 1880 dans les pays anglo-saxons, d’une part, et germaniques, d’autre part), la post modernité souligne le fait que les « sciences » (avec un s minuscule cette fois) sont des connaissances, initiatrices de savoirs mobilisables, produites :

- PAR l’homme et la société : La production de connaissances est une activité cumulative (et « progressive », avec les problèmes que l’on connaît) , reposant sur un cycle de confirmations et de réfutations –et ce, quelles que soient les disciplines, même si Karl Popper fait surtout référence , on y reviendra, aux sciences expérimentales, tout en souhaitant conserver le caractère de réfutabilité aux « sciences morales et politiques », afin de lutter contre les « ennemis de la Société ouverte ».

- POUR l’homme et la société : Les productions de recherche, de savoirs, de connaissances, ne sauraient se cantonner au seul stade éidétique, ou nomothétique, mais devraient déboucher sur la techné et la praxis, au travers de leurs constructions ( la poiesis, pour se référer aux Anciens). Cette vision est particulièrement post moderne, puisqu’elle répond à la montée du pragmatisme nord américain (James, Dewey) et au système dit « de techno-science »

Ces propos, apparemment éloignés du séminaire, ont été en fait au cœur des préoccupations. En effet, la « Maison des Sciences de l’Homme » ne saurait faire l’économie d’une réflexion transdisciplinaire, et, de nos jours, plus que jamais.

La post modernité, qui a régné au long du vingtième siècle, a mis au premier plan le fait que l’Homme « dépend », ou « émane », de la Société, en tant que membre d’une organisation « rationnelle » (entreprise, collectivité, Etat, etc..), soit d’une bureaucratie (ce qui légitime, en particulier, le système de techno-science compartimenté en disciplines spécialisées). L’hyper modernité, en gestation aux Etats-Unis et dans les pays neufs dès les années 6O, et dans les pays « vieux » (Europe bruxelloise, et surtout France) dans les années 90, implique le passage de la complication ( procédures formalisées, « moléculaires ») à la complexité (processus émergents entre unités de décision « atomisées », fortement interactives).

A cet égard, le thème, les interventions, mais aussi les frustrations, révèlent, à nos yeux tout du moins, l’impérieuse nécessité d’une approche fusionnelle, systémique, et non simplement « trans » ou « pluri » disciplinaire, dans laquelle les productions de connaissances seraient le fait d’équipes mobiles, « nomades », composées d’individualités réunies provisoirement, « processuellement », autour d’un même projet. Au sein des différentes « disciplines classiques » , gît un vivier de « ressources » , de savoirs, de connaissances , largement sous-employées (« incompétentes ») faute d’être mobilisées en synergie avec des « ressources » complémentaires, mais , hélas, situées dans d’autres « chapelles disciplinaires ».

Il est clair que les thèmes du « terroir », de la « qualité » , du « D.D. » intéressent et mobilisent des chercheurs de toutes disciplines. Mais il est clair également que, trop souvent, les interrelations systémiques entre spécialistes restent lettre morte, faute d’une « common knowledge », d’un bagage commun de concepts, de techniques (juridiques, économiques, managériales, mais aussi agronomiques, sociologiques, etc.). On a pu voir que chacun exposait son propre projet, qu’il était écouté avec attention, certes, mais relativement distante, en tout cas distanciée, quitte à regretter l’absence de certains spécialistes… et l’absence d’une confrontation plus critique

Il est vrai que l’écueil n’est pas seulement dans l’autisme ; il réside également dans l’excès de « traduction », dans une vulgate qui donnerait à chacun le sentiment de maîtriser les savoirs connexes : par exemple, on verra des chercheurs en économie ou gestion faire des emprunts à la sociologie (enactment, liens faibles, etc.) , voire à des disciplines fort éloignées (chaos, entropie, etc.). Plus généralement, l’écoute des autres chercheurs concernés par un même projet (par exemple, la qualité, le terroir) n’a de sens que si elle suppose une « acceptation attentive » du savoir des « autres » (avec la complexité et la modestie sous-jacente) pour autant qu’il contribue à la réalisation (« effectuation »)du projet –au sens du pragmatisme-

En effet, chaque discipline, au sein d’un même programme de recherche, a des objectifs, une finalité, une légitimité, qui lui appartient en propre, quand bien même, dans une approche hypermoderne, chaque chercheur tend à promouvoir sa singularité, comme source « non unique » de création de valeur collective.

Ainsi, un juriste se « singularisera » parmi les juristes en développant un savoir « pointu », non seulement en matière de droit de la consommation, mais sur un problème plus précis (par exemple, le « droit de la qualité des produits alimentaires »), non seulement sur la jurisprudence, mais en doctrine, en proposant des solutions originales. Il n’empêche que son savoir est axé sur le seul problème de l’affirmation de règles de droit, problème suffisamment complexe pour que les implications, par exemple techniques (innovations, ou contrôle de qualité) ne soient pas de son ressort, bien qu’il lui appartienne de les connaître, entendons : de savoir qu’elles existent, sans qu’il puisse produire de « savoir technologique » (pour autant que la production de règles de droit ne puisse être considérée comme une techné, ce qui est en soi un objet de débat dans un système de techno-science).

En d’autres termes, la production de connaissances impliquera dans l’avenir à la fois ceci une « hyperspécialisation » , manifestée par la singularité affirmée des compétences individuelles de chaque chercheur (rendant d’ailleurs difficile son évaluation « bureaucratique », managériale), dans un « hyper (et cyber) espace » résiliaire (ou réticulaire) , polarisé sur des programmes de recherche. Pour être clair , les recherches sur les questions abordées au cours du séminaire impliquent désormais une étroite collaboration, fortement interactive, entre des chercheurs appartenant à des instances de recherche parfois fort éloignées (du moins au stade des nomenclatures bureaucratiques), y compris, évidemment, au plan géographique. Convenons de les appeler « matrices disciplinaires » (pour reprendre en le dévoyant le terme popularisé par Lakatos), et tentons une énumération, en conservant le vieux terme de « sciences ».

- Les sciences morales et politiques : Héritières des Lumières, elles ont subi longtemps l’opprobre de la « non scientificité » de la part des positivistes. Elles concernent les disciplines du droit , de l’économie politique et de la gestion, chaque discipline ayant tenté de complaire aux positivistes en s’adjoignant le terme de « sciences » (au pluriel, s’il vous plaît). En réalité , ces disciplines posent d’abord les questions fondamentales, donc insolubles par la seule logique,( si ce n’est dans les termes de la métaphysique), du bonheur et de la vertu individuels et/ou collectifs, pour ensuite se poser la question de leur « performativité », a u stade du logos, non plus dans le sens de la « théorie pure », mais de celui de la rhétorique (convaincante autant par sa séduction que par sa cohérence)de la décision (« politique »). Comme l’ont ainsi montré les collègues des « sciences juridiques et politiques », les questions de « qualité » , de « territoire », de « terroir », etc., sont alors abordées en termes normatifs, d’édiction de règles fondées sur la recherche du Bien Commun (au stade de toute organisation), ou, du moins, sur leur acceptation tacite ou prescrite, que ce soit par l’usage ou par l’autorité. On « convient » alors de définir ce qu’est une « qualité » , un « territoire », etc. Bien entendu la philosophie morale et politique n’a cessé d’aborder la question de ce que l’on pourrait appeler « la légitimité des conventions ». C’est pourquoi on peut se demander si la recherche fondamentale dans les disciplines du droit, de l’économie et de la gestion, pour autant qu’elle implique l’intégration dans un réseau, ne nécessite pas une ouverture commune sur des questions touchant à l’épistémè, et, une « convention collective » sur des présupposés que d’aucuns qualifieraient d’ordre idéologique. Mais qui se préoccupe encore de philosophie des sciences ?

- Les sciences concernant l’observation des pratiques individuelles et collectives : Entendons : les groupes organisés autour d’une logique d’action commune, ou du moins collective. La post modernité développe, à la fin du dix-neuvième siècle, les divers courants de la sociologie et de la psychologie. Sur les thèmes abordés, la prégnance de la sociologie est évidente, la psychologie, au sens large, étant apparue un peu absente. En particulier les recherches sur la cognition sont désormais incontournables pour aborder les questions de vision, de représentations, de perceptions , de la qualité d’un produit, mais aussi de la « nature » d’un territoire, du « sens » d’un terroir, etc. Interviennent ici des débats de fond sur les relations identitaires entre l’individuel et le collectif, sur la rationalité individuelle et collective (groupale), etc. , les débats d’idée (pour éviter le terme de « philosophiques », voire « métaphysiques ») interférant dans le souci d’observation positive de faits, mêlant, parfois de façon inextricable, le positif et le normatif (syndrome dit, du « maffesolisme »).

- Les disciplines du discours et du signe : La sémiotique, la linguistique sont progressivement apparues, au cours de la post modernité, comme des disciplinaires majeures, voire dominantes (pour ne pas dire dominatrices) dans la production de connaissances. Dans les questions abordées au cours du séminaire, elles concernent à l’évidence aussi bien les « discours » (lato sensu) émis par les acteurs concernés par les champs observés ou conceptualisés, que les chercheurs eux-mêmes : discours et postures, etc., des « rhéteurs » , chargés de convaincre, mais aussi de séduire (panique lorsque le « bidule électronique ne fonctionne pas », entraînant une autre « audition » et « lecture » des discours de la part des auditeurs). On connaît le mot de Hayek sur la prédominance des représentations du « sujet » sur l’objectivité des « faits ». Dans l’optique de la montée des recherches en réseau, la question essentielle risque d’être celle de la « com-préhension » , de l’appréhension commune du sens de discours , émis par des sujets ayant une idiosyncrasie parfois très éloignée, donnant un sens aux mots si différent qu’il en devient divergent, interprétant chacun « à sa façon » des propos littéralement « hétéro-gènes ». C’est retrouver, en d’autres termes, les questions de l’agon de la philosophie grecque, de la rationalité collective, du « sens commun » , de l’altérité, etc. On imagine aisément que, dans la salle, le « sens » donné par chacun aux diverses interventions a du être parfois très éclaté…

- Les disciplines de l’expérimentation : Est-il utile d’insister sur le rôle de la recherche de laboratoire, principalement (mais pas uniquement) en agronomie , que ce soit sur les végétaux, sur les sols, sur l’hydrologie, etc. ? Dans la recherche bureaucratique du siècle dernier, chaque spécialiste (par exemple le sociologue, l’économiste) « fait confiance » à l’ « expert » de la discipline plus ou moins adjacente. On obtient alors divers dysfonctionnements, syndromes propres à la bureaucratie, notamment le cloisonnement et la perte de sens et d’efficacité (de nos jours, on parlerait de « syndrome EADS »). En d’autres termes : est-on sûr que les chercheurs des autres disciplines aient l’ « intelligence » (faculté de « prendre entre », d’intégrer) les sens (orientation, signification, sémantique, codification, conventions, état des recherches, etc.) des productions de connaissances, et l’état des savoirs expérimentaux ? Sinon, comment pouvoir « s’entendre » dans le cadre d’une recherche en réseau ? On sait, par exemple, à quelle vitesse évoluent les recherches menées sur le contrôle de la qualité, sur l’identification et la normalisation des produits, sur la nature des sols, etc.

- Les disciplines de l’ « ingénieur » : Mettons ici toutes les inventions liées à la tecné, à l’activité « poiétique » de constructions d’artefacts, aussi bien matériels qu’intellectuels. En sorte que nous y incluons les « modèles d’aide à l’action et à la décision » conçus et mobilisés par les « ingénieurs et ingénieux » au sein d’organisations , en particulier les ingénieurs d’études, mais aussi les consultants et autres organismes de conseil. Que serait la gestion de la qualité sans les travaux des cabinets en organisation, autour notamment de la « Maîtrise Totale de la Qualité » (TQM) ? Or, il est aisé de constater que bien des chercheurs en qualité, notamment les qualiticiens, ignorent ces modèles, outils et autres artefacts, du moins dans leur avancée la plus récente – la seule qui compte.

Au total, ces quelques réflexions avaient pour but de promouvoir une accentuation des rencontres « du troisième type », dépassant des conceptions dépassées de la première et seconde (post) modernités, pour déboucher sur des initiatives collectives, autour de programmes émergents et fédérateurs.

Ces initiatives auraient à notre sens trois objectifs :
- Faire connaître au sein de la communauté des chercheurs « du territoire »leurs productions , afin de mettre en valeur leurs « singularités » respectives (équipes incluses), et de prendre connaissance des savoirs connexes.
- Faire connaître ces travaux dans l’environnement social, lato sensu, y compris international, au travers de publications « de traduction » , sous la forme qu’il convient à la MSH de trouver…
- Prendre connaissance des attentes de l’environnement, en faisant participer les acteurs sociaux, le plus possible , aux échanges.

De la sorte, la MSH-M jouerait un rôle de pôle fédérateur , incitatif, pour l’émergence de ces réseaux « du troisième type », dont j’espère, pour ma part, avoir l’occasion d’assister à leur développement sur un site de Montpellier qui aura, trop longtemps, retenu du passage de Rabelais dans les murs de son Université que la notion de guerres picrocholines…

Michel MARCHESNAY,

Professeur émérite, Université Montpellier 1, ISEM, ERFI.

 

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