À propos des mémoires coloniales


Un programme de recherche pluridisciplinaire sur les catégorisations de l’altérité et sur les stéréotypes qu’on lui associe suppose un domaine d’étude à la cohérence suffisante et un corpus commun suffisamment large. Ce sont là des conditions minimales pour que les confrontations entre disciplines soient efficaces. Dans cette perspective analytique le contexte colonial présente l’intérêt d’être sous-tendu par de fortes tensions conflictuelles, d’en marquer les représentations de l’altérité et de les accuser parfois jusqu’à la caricature. Les discours produits dans ce cadre ont paru exemplaires des phénomènes étudiés.

En 2003, au moment de la mise en place du programme, nul n’ignorait parmi les chercheurs que cet héritage controversé dessine un domaine dit « sensible », où les idées reçues sévissent et sont soutenues avec passion. Un des intérêts du projet était justement de ne pas se borner aux seules considérations rétrospectives, mais de concerner aussi des problèmes socioculturels d’une actualité qu’on n’ose dire brûlante. Et de le faire en portant non sur le présent immédiat dans lequel le chercheur est impliqué, mais sur des évènements passés, bien que non dépassés. L’analyse de tels faits est susceptible d’aider à comprendre ce à quoi on assiste aujourd’hui en France même. Les diatribes qui depuis un an, ici et dans les pays autrefois colonisés, agitent les espaces publics n’étaient pas le motif du projet. Mais elles confirment la pertinence de sa thématique et attestent l’urgence à en traiter avec sérieux. Elles montrent la nécessité de le faire autrement que sur le registre polémique privilégié par les médias ; de le faire loin des usages politiques et des manipulations de toutes sortes dont les mémoires coloniales sont l’objet ; de le faire avec le souci de produire des connaissances fiables, sur un sujet aux enjeux humains et sociaux décisifs. Si le rôle des Sciences Humaines et Sociales est aussi de répondre, ou du moins de tenter de répondre aux questions et aux attentes de la société, il est alors nécessaire de poser et de rappeler quelques principes.

L’affaire peut aujourd’hui sembler nulle et non avenue puisqu’il est arrêté que l’alinéa législatif litigieux sur le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » ne saurait être du ressort de la loi et qu’il convient de l’oublier. Fallait-il onze mois de querelles pour cela, et de surcroît une intervention au sommet de l’Etat ? Qu’avait-on besoin d’un satisfecit auto-proclamé ? Pourquoi un jugement de valeur, normatif, avec force de loi sur tel épisode de notre histoire ? Faut-il une histoire officielle ? Des menaces judiciaires pour qui ne souscrirait pas à cet idéologiquement correct ? Le libre exercice de l’esprit critique pourrait-il se voir remis en cause ? Comment douter qu’il est condition première de la liberté de pensée et d’expression, de l’activité scientifique et universitaire, en Sciences Humaines et Sociales particulièrement.

Comment concevoir qu’un phénomène aussi complexe que la colonisation, qui met aux prises des hommes et des sociétés, qui confronte cultures et religions, puisse être résumé à une qualification aussi réductrice, à une valorisation globale et sommaire, posée a priori. « Positif » pour qui ? En quels lieux ? A quelle époque ? De quelle façon ? Le passé est ce qu’il a été, avec toutes ses facettes, y compris les plus sombres. Mais les représentations que nous nous en donnons participent du présent. Elles sont actives, en évolution constante, sans cesse en réévaluation. Et les figurations de l’altérité élaborées dans le passé aident à comprendre celles à l’œuvre aujourd’hui ; les processus sont en partie les mêmes et ils opèrent toujours par catégorisation et stéréotypisation. L’objet de recherche du colloque est là, son ambition aussi. Celle d’avancer dans la compréhension des phénomènes avec une exigence scientifique rigoureuse : par l’examen des sources, le régime de la preuve, l’explicitation des méthodes, le contrôle de l’implication du chercheur et celui des incidences idéologiques...

S’arrêter à la façon dont nous représentons les autres, c’est aussi nous interroger sur l’image que nous avons de nous-mêmes, et nous interroger sur l’emprise des « identités meurtrières ». En tant que scientifiques, notre propos n’est pas de prendre part à une « guerre des mémoires coloniales », de prendre fait et cause pour telle ou telle communauté ou d’arbitrer dans une concurrence victimaire. D’autant que le chercheur, quelle que soit sa vigilance, n’est pas soustrait aux effets de la dialectique du même et de l’autre. Il serait tout aussi illusoire d’espérer un point de vue abstrait des contingences que d’aspirer à on ne sait quel œcuménisme. Il ne s’agit pas de construire une unanimité inévitablement factice, mais de réunir les conditions qui permettent une pleine expression des points de vue, et de le faire dans le respect des exigences scientifiques. La seule perspective crédible, selon nous, est d’œuvrer avec ceux que le statut colonial reléguait au rang d’« indigènes », devenus acteurs de plein droit et partenaires indispensables. Nous avons partagé une histoire conflictuelle, le plus souvent douloureuse et déchirée, parfois généreuse et humaine. De cette Histoire mal écrite mais partagée, il nous faut maintenant partager l’écriture et nous efforcer de tirer ensemble un enseignement des « leçons de l’histoire ». Condition obligée pour une intelligence vraie des faits, des hommes et des sociétés. La voie n’est pas commode, mais elle est la seule pour une ambition scientifique. Nous espérons que ce colloque en sera un jalon.

Les coordonnateurs, Paul Siblot, Paul Pandolfi

 

 

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